NZZ : Monsieur Müller, vous êtes directeur du groupe de réflexion libéral Avenir Suisse, qui a fêté son 25e anniversaire en 2025. Il y a 25 ans, le PLR représentait environ 22 % de l’électorat lors des élections nationales, contre seulement 14 % en 2023. L’UDC et les Verts ont progressé. Comment expliquer le recul du libéralisme en Suisse, malgré l’engagement d’Avenir Suisse ?

Jürg Müller: Malgré l’engagement d’Avenir Suisse ? Ce n’est quand même pas notre faute.

Le groupe de réflexion n’a-t-il pas d’influence ?

Bien sûr qu’il en a. Nous promouvons la pensée libérale, mais nous ne faisons pas de politique partisane, et je pense qu’il est réducteur d’attribuer le déclin du libéralisme au PLR. Le libéralisme ne se limite pas à un parti. Mais je suis d’accord : le libéralisme classique, tel qu’il est représenté par Avenir Suisse, est également sous pression en Suisse et la polarisation a augmenté. On le voit à la quote-part fiscale et à la quote-part de l’Etat qui, si l’on calcule correctement, ont entre-temps atteint la moyenne européenne. On le voit également au scepticisme croissant à l’égard des solutions de marché, ainsi que dans des réglementations et des subventions de plus en plus nombreuses et détaillées.

Pourquoi la foi dans les solutions libérales diminue-t-elle ?

Le libéralisme est inconfortable : il exige un sens de la responsabilité individuelle. Il est plus confortable de compter sur des solutions et des subventions publiques.

Mais jusqu’à présent, la recette du succès de la Suisse était d’avoir un ordre social et économique relativement libéral.

En comparaison internationale, la Suisse est toujours libérale. Mais elle est aussi exposée à l’air du temps. Après la chute du mur de Berlin, la démocratie libérale a été considérée comme la grande gagnante, mais la disparition d’un contre-modèle a ensuite paradoxalement donné de l’élan aux tendances illibérales. L’Etat, utilisé en tant qu’instrument au service d’intérêts particuliers, est redevenu à la mode.

La critique des solutions libérales n’est-elle pas également liée à la mondialisation ? Aux Etats-Unis, la classe moyenne a été mise sous pression, et en Suisse, on a discuté du sauvetage de l’UBS et des bonus.

Au niveau international, la mondialisation a fait de nombreux gagnants, mais aussi des perdants. Nous importons souvent de l’étranger les débats sur les aspects négatifs. La Suisse n’est pas une perdante de la mondialisation, au contraire : l’espérance de vie et le revenu par habitant ont augmenté, la répartition des revenus est restée relativement constante.

Malgré cela, la réglementation et la bureaucratie ont augmenté et l’appel à l’Etat a immédiatement retenti lors de la pandémie et de la crise de l’électricité, et aucune entreprise publique n’a été privatisée.

Nous avons tout de même surmonté la pandémie de manière plus libérale que les pays voisins, notamment parce que le fédéralisme suisse garantit une proximité avec les citoyens. Après le refus de l’EEE en 1992, il y a eu quelques étapes de privatisation et de libéralisation, particulièrement réussies dans le secteur des télécommunications par exemple. Toutefois, d’autres secteurs ont pris du retard, notamment la Poste, toujours publique. Le marché intérieur reste donc fortement protégé. Parallèlement, nos secteurs d’exportation restent très compétitifs. Un facteur de succès central est et reste le marché du travail libéral. Faute de ressources naturelles, notre prospérité repose sur le talent et l’innovation.

En même temps, on dit que nous vivons de talents importés, que les plus de 50 ans rencontrent des difficultés sur le marché du travail et que la productivité du travail croît trop lentement.

Les statistiques témoignent d’une réalité différente. En Suisse, le PIB réel par habitant a augmenté de plus d’un quart au cours des 25 dernières années. Nous n’avons pas simplement crû en volume. La productivité horaire du travail a augmenté plus fortement. Le temps de travail a diminué à long terme, mais le taux d’activité des femmes est remarquable en comparaison internationale. Nous utilisons donc le potentiel de main-d’œuvre nationale et nous sommes bons pour attirer les meilleurs talents. Zurich en est un bon exemple avec ses nombreuses entreprises tech internationales. C’est l’histoire d’une réussite. Mais il n’en reste pas moins vrai que nous avons un taux d’immigration net élevé. Il est difficile d’en saisir les avantages, à savoir une économie innovante. En revanche, les coûts, générés par la difficulté à trouver un logement, les embouteillages ou les piscines bondées notamment, sont concrets et tangibles. Nous faisons fi de tels problèmes, à nos risques et périls. Si l’on veut tirer profit de l’immigration, il faut augmenter la capacité des infrastructures, des transports et des constructions de logements, ce que la Suisse peine à faire jusqu’à présent. C’est justement pour mettre un terme à l’étalement urbain indésirable que nos villes devraient être conçues comme de véritables espaces urbains. Il faut y construire davantage et y densifier le bâti. Or, dans les faits, même Zurich manque encore de densité urbaine.

Qu’a donc fait concrètement Avenir Suisse pour aider de telles solutions libérales à s’imposer ?

D’une part, nous apportons des faits dans le débat. Nous avons ainsi montré que la durée pour obtenir un permis de construire ne fait que s’allonger : 140 jours en moyenne, 300 dans les grandes villes et même 500 à Genève. D’autre part, nous proposons des réformes concrètes avec de nouvelles idées. Il y a un an, nous avons rédigé une analyse sur la gestion optimale de l’immigration et montré qu’une taxe sur l’immigration serait plus efficace qu’une clause de sauvegarde. Nous avons également proposé une semaine de «nettoyage» au Parlement pour lutter contre l’excès de réglementation. Une sorte de nettoyage de printemps au cours duquel les politiciens seraient tenus de réduire la réglementation et la bureaucratie au lieu d’en exiger de nouvelles. Une commission serait chargée de préparer cette semaine, et un service permettant aux citoyens de faire des propositions serait introduit.

La politique peut-elle s’auto-limiter ?

Oui, mais seulement avec des règles institutionnelles. Le frein à l’endettement a montré que cela est possible et que les institutions sont parfois mal conçues. Ainsi, chez Avenir Suisse, nous avons récemment attiré l’attention sur un défaut dans la perception de l’impôt : la progression à chaud. Dans notre système fiscal progressif, l’augmentation générale des salaires réels entraîne automatiquement une hausse de la quote-part fiscale. Si la société devient plus productive, elle glisse dans son ensemble vers des niveaux de progression plus élevés. C’est la classe moyenne qui en pâtit le plus. Il faut corriger cette erreur de conception.

La tendance à davantage d’Etat n’est-elle pas également liée au fait que le fédéralisme s’affaiblit et que les cantons et les communes délèguent volontiers des tâches vers le haut ?

Oui, il s’agit là d’un fédéralisme qui répond aux quémandeurs. Dès que quelque chose coûte, on avance l’argument que l’on ne peut pas se le permettre en tant que canton, et la tâche est transférée à Berne. Ce qui est absurde, car en Suisse, les cantons et les communes ont une autonomie fiscale. Dans notre livre «Une Suisse antifragile», publié à l’occasion de nos 25 ans, nous défendons la subsidiarité. Autrement dit, nous plaidons pour une Suisse structurée du bas vers le haut. Cela signifie également un retour à un fédéralisme dans lequel chaque niveau assume lui-même le financement de ses tâches. Cela renforce le sens des responsabilités et la proximité avec les citoyens. Mais la tendance va dans l’autre sens : les crèches, les réductions de primes, même le transport régional, tout semble soudain devoir devenir une compétence fédérale.

Le manque de volonté de réforme et l’appel aux autres pour payer pourraient aussi être liés au vieillissement de la société.

Je trouve formidable que nous vivions de plus en plus vieux et que nous restions plus longtemps en bonne santé. Le problème, c’est que notre prévoyance vieillesse, financée en partie par le système de répartition et avec un âge de la retraite fixe, n’est pas adaptée à une société vieillissante. De nombreux pays européens s’en sortent mieux et ont introduit des adaptations automatiques à l’espérance de vie. Avenir Suisse l’a également demandé à plusieurs reprises. Deuxièmement, des études montrent effectivement que les sociétés âgées ont tendance à être moins innovantes. L’ouverture et l’immigration peuvent y remédier : les immigrés sont souvent plus entreprenants et innovants que la moyenne. Là aussi, nous avons proposé des idées de réforme concrètes, comme l’introduction de visas start-up.

Le manque de volonté de travailler plus longtemps est-il peut-être lié au fait que les charges bureaucratiques croissantes et les obligations de rapport encouragent trop de bullshit jobs et conduisent à une perte de sens ?

En principe, dans l’économie privée, une concurrence intensive doit corriger de telles évolutions négatives. Aucune entreprise ne peut se permettre d’avoir des bullshit jobs à foison. Mais là où l’Etat réglemente ou distribue de l’argent, il y a de la bureaucratie, qui va des rapports sur le développement durable aux demandes de fonds de loterie. Il faut y consacrer du travail, qui est parfois perçu comme dénué de sens. C’est un argument supplémentaire pour s’engager en faveur d’une réduction systématique de la bureaucratie.

Le monde est en train de changer. Quel est le postulat d’Avenir Suisse, qu’est-ce qui doit changer pour que la Suisse ait du succès dans un monde confus ?

C’est précisément pour répondre à cette question que nous avons rédigé notre livre «Une Suisse antifragile». Il s’agit d’un plaidoyer pour un pays qui grandit à travers les crises et ne se contente pas de les surmonter.

Qu’entendez-vous par «Une Suisse antifragile» ?

En Suisse, de nombreuses institutions sont construites de telle sorte qu’elles provoquent toujours de petites perturbations. C’est une bonne chose, car cela renforce le pays à long terme, de la même manière qu’un entraînement régulier des muscles. Par exemple, la démocratie directe confronte sans cesse les gouvernements aux préoccupations de la population et les met au défi en conséquence. Il faut défendre cette structure antifragile. Cela signifie aussi ne pas commettre les mêmes erreurs qu’à l’étranger. Nous n’avons notamment pas besoin d’une politique industrielle.

N’est-ce pas aussi un problème des libéraux que de se contenter de dire ce qu’il ne faut pas faire ?

La politique libérale suit souvent le principe de la via negativa : il est plus efficient de supprimer que d’ajouter. C’est pourquoi nous voulons montrer que beaucoup de choses s’améliorent si l’on renonce à de mauvaises interventions de l’Etat, si l’on réduit la réglementation et les subventions au lieu de simplement ajouter de nouvelles choses. Mais il ne suffit évidemment pas de supprimer. Il faut également développer les institutions. Nous avons besoin d’un système social qui résiste à la démographie et d’une modernisation des procédures de démocratie directe.

Et le rôle d’Avenir Suisse dans cette structure ?

Je considère que notre mission consiste à bâtir des ponts entre la science et le public et à accompagner le modèle de réussite suisse de demain. Pour cela, nous voulons d’une part préparer les bases de décision à long terme en préparant des données et en analysant les tendances. D’autre part, nous voulons développer des propositions de réforme praticables. Et je pense bien sûr que le monde politique et l’administration doivent aussi les reprendre. Nous voulons donc rester dans le débat public jusqu’à ce que cela se produise concrètement.

A-t-on l’impression que les propositions nouvelles et innovantes d’Avenir Suisse sont devenues plus discrètes ?

Je ne le vois pas du tout ainsi. Au cours des deux dernières années, plusieurs de nos propositions ont été reprises dans le processus politique. La semaine de nettoyage a trouvé un écho interpartis à Berne et a donné lieu à une initiative parlementaire. La correction de la progression à chaud a été l’objet d’interventions dans divers cantons. Et le remboursement d’impôt que nous proposons en cas d’excédents inattendus est discuté dans quatre cantons. Dans le canton de Zurich, une initiative populaire a même été lancée à ce sujet. Nous ne sommes pas seulement actifs au niveau fédéral, mais travaillons aussi délibérément au niveau cantonal, où l’attention est moindre. Nous ne voulons pas attirer l’attention des médias à tout prix, mais nous voulons apporter des propositions de solutions créatives et constructives dans la pratique politique. Pour que la Suisse redevienne effectivement un peu plus libérale.

Cette interview a été menée par Peter A. Fischer et Christina Neuhaus et a été publiée en allemand le 30 décembre 2025 dans la NZZ.