Pris en tenaille entre les mouvements d’obédience libertarienne et le protectionnisme ambiant, le libéralisme est bousculé de toutes parts. Cette idéologie qui préconise liberté et responsabilité individuelles est pourtant le fondement du développement des démocraties occidentales.
Placée sur les fonts baptismaux en 1999 avec une quinzaine de multinationales pour «marraines», la fondation Avenir Suisse entend bien camper sur ses positions libérales. Pour fêter ses 25 ans, le laboratoire d’idées libéral veut contribuer à une «Suisse antifragile». C’est le nom de l’ouvrage que la fondation a verni mardi soir à Lausanne, convaincue que la Suisse ne doit pas se reposer sur ses lauriers et plus que jamais miser sur l’ouverture et le libéralisme pour pérenniser son succès. Entretien avec son directeur romand, Diego Taboada.
Le Temps: Un quart de siècle après la naissance d’Avenir Suisse, le libéralisme est-il en danger?
Diego Taboada: On assiste en tout cas à un retour de balancier avec des tendances illibérales qui viennent autant de gauche que de droite. Cela se traduit par une croissance de l’Etat dans l’économie. En 1990, la quote-part fiscale, y compris les prélèvements obligatoires, était de 30% en Suisse, alors qu’elle dépasse les 40% aujourd’hui. Cette part reste moins importante qu’ailleurs, mais elle croît. On octroie toujours plus de subventions avec les réflexes clientélistes que cela implique. En même temps, on assiste à une forte augmentation de la réglementation. Dans les années 1960, 150 lois et règlements étaient traités annuellement, aujourd’hui, ce nombre est monté à 500. Tout le monde ressent cette bureaucratie, pas seulement les entreprises.
Voilà pour le verre à moitié vide. Est-ce qu’il y a un verre à moitié plein?
Durant ces vingt-cinq dernières années, il y a aussi eu des développements positifs comme la libéralisation du marché des télécommunications, qui a permis de faire baisser les prix ou la conclusion d’accords de libre-échange. Sans oublier le frein à l’endettement. Cette mesure, considérée comme un élément technocratique, permet à la Suisse d’être «antifragile» en donnant de la marge de manœuvre en cas de crise, comme nous l’avons vu pendant la pandémie. Ce que nous avons pu faire, c’est parce que nous avions des finances publiques saines. De nombreux Etats se battent aujourd’hui contre des montagnes de dettes qui les criblent d’intérêts élevés.
La Suisse d’il y a vingt-cinq ans présentait-elle des similitudes avec celle d’aujourd’hui?
Bien sûr. On sortait alors de ce qu’on a appelé «la décennie perdue». La Suisse vivait une période de stagnation alors que la mondialisation était en marche et que l’Union européenne était en plein développement. Quand Avenir Suisse a été créé, l’idée était vraiment de donner une impulsion bienveillante, de mettre le doigt là où cela faisait mal pour essayer de faire bouger les choses. Vingt-cinq ans plus tard, nous sommes dans un monde de multicrises. La Suisse s’en sort relativement bien mais elle a tendance à oublier pourquoi. Une des raisons est le pari qu’elle a fait sur la liberté et une moindre intervention de l’Etat. Mais cela appartient au passé et les résistances que l’on sent aujourd’hui dépassent le clivage gauche-droite. La politique industrielle rencontre par exemple beaucoup de sympathie dans le camp bourgeois ou les milieux économiques. Chez Avenir Suisse, nous sommes libéraux dans le sens classique du terme.
Avec des Etats qui deviennent protectionnistes et interventionnistes, n’est-il pas tout de même risqué de s’entêter à vouloir avoir «raison contre tous»?
On peut comprendre la logique politique. A court terme, l’intervention de l’Etat peut sauver une industrie mais, dans la durée, une telle politique ne contribue pas à la prospérité de la Suisse. Contrairement à ce qu’on pense, cette situation n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dans les années 1950-1960, il y a eu des tentatives infructueuses de politique industrielle pour développer l’énergie nucléaire suisse ou protéger l’horlogerie. Dans ce secteur, elles ont notamment débouché sur la crise du quartz avec des montres qui n’avaient pas suivi le développement technologique. Ce n’est pas l’Etat, mais des initiatives privées comme celle de Nicolas Hayek avec Swatch qui ont permis à cette industrie de se redresser.
Elle reposait tout de même sur tout un écosystème et un savoir-faire existants. Ne devrait-on pas voir l’Etat et l’économie comme complémentaires plutôt que de les opposer?
Je réponds tout de suite à votre question mais j’aimerais encore relever sur la politique industrielle que, même si la Suisse voulait suivre les grands blocs sur cette voie, elle n’aurait pas les capacités financières pour le faire. Ce qui m’amène à vous répondre: bien sûr que l’Etat a un rôle à jouer, nous ne sommes pas libertariens. L’Etat est responsable de la défense et de l’ordre public et il doit contribuer à instaurer de bonnes conditions-cadres, comme l’éducation ou les infrastructures. Aujourd’hui, notre plus grand facteur de prospérité, c’est d’avoir une politique d’attractivité pour les entreprises et la formation des talents.
Justement, on peut arguer qu’il est bien placé pour intervenir dans l’économie…
L’Etat n’aura jamais autant d’informations que le marché pour investir ou soutenir les bonnes activités. Comment va-t-il faire ses choix: investir dans les entreprises les plus innovantes, à fort potentiel ou en fonction d’autres considérations plus politiques? Il ne s’agit pas de dogmatisme libéral mais de la conviction qu’une information diffuse parmi les entreprises et les individus est davantage un gage de réussite que des décisions prises dans des offices.
Reste que de plus en plus d’entreprises, surtout des PME, appellent à l’aide, se sentant asphyxiées par les crises.
Comme nous l’expliquons dans notre nouveau livre, des chocs externes permettent de devenir plus solides. A court terme, ils mettent les entreprises sous pression mais à plus longue échéance, ils poussent l’industrie à se spécialiser, à fournir des prestations de suffisamment haute qualité ou à très forte valeur ajoutée. Et donc, au bout du compte, cela rend la Suisse davantage «antifragile».
C’est un message qui peut être mal perçu, voire choquer. Avez-vous le sentiment que le libéralisme est mal compris?
Probablement parfois. Aussi parce qu’il y a eu une manière de procéder ces dernières années qui ne correspond pas vraiment à l’esprit du libéralisme et qui peut entraîner une mauvaise compréhension de la part de la population. Le Conseil fédéral ne s’était plus appuyé sur le droit d’urgence depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2008, il l’a utilisé quatre fois. Cela peut donner l’impression qu’on privatise les bénéfices et qu’on socialise les pertes ou que «le libéralisme, c’est seulement quand cela vous arrange». Je peux le comprendre. Il y a aussi certaines confusions avec le capitalisme de connivence qui ne relève pas du libéralisme. Nous ne sommes pas «pro-business», nous sommes pro-marché. Le «paradoxe de Tocqueville» contribue aussi probablement à ce phénomène. Le penseur libéral français soulignait que plus le niveau de vie augmentait et que la pauvreté diminuait, plus les inégalités devenaient insupportables à la société. C’est un peu ce qui s’est passé ces vingt-cinq dernières années, alors que la Suisse se porte nettement mieux d’un point de vue économique.
Le livre mêle visions et mesures concrètes. A titre personnel, quelles sont les idées libérales que vous aimeriez concrétiser ces prochaines années en Suisse?
Nous avons réussi à amener le problème de la «progression à chaud» dans le débat politique. Aujourd’hui, l’ensemble de la société glisse vers des tranches plus élevées du barème fiscal à mesure que les revenus augmentent, ce qui n’a jamais été l’idée d’un système fiscal progressif. L’utilisation de l’indice suisse des salaires plutôt que l’indice des prix à la consommation pour faire évoluer les barèmes fiscaux compenserait cette évolution. Ce serait une révolution presque aussi grande que l’introduction du frein à l’endettement. Plusieurs cantons en parlent déjà et le Conseil national va se pencher sur cette mesure durant cette session.
Une autre proposition qui me tient à cœur: introduire des «nettoyages de printemps» de la réglementation au parlement. Ce serait une manière très suisse de réduire le fardeau bureaucratique sans empoigner une tronçonneuse comme celle du président argentin Javier Milei.
Cet article a été publié le 3 décembre 2025 dans le Temps.
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