L’odeur de la crème solaire flotte encore dans l’air, mais les premières réunions se profilent déjà dans l’agenda. La plus belle période de l’année touche à sa fin. Ceux qui sont partis pendant les vacances d’été ont découvert des structures différentes des nôtres. De quoi prendre conscience de ce que nous ne remarquons plus depuis longtemps en Suisse. Ce qui est étonnant, c’est qu’à l’étranger nous acceptons sans problème des règles économiques que nous préférerions contourner dans notre propre pays. Illustration à travers une journée de vacances type.
10 h 10, au petit-déjeuner. C’est déjà la quatrième fois que vous vous dirigez vers le buffet. Vous n’avez plus faim depuis longtemps, mais vous avez réservé le petit-déjeuner pour 23 euros. D’un point de vue économique, cette surconsommation est parfaitement logique : ce qui est payé forfaitairement tend naturellement à être davantage consommé. Ce phénomène s’observe également en Suisse, notamment dans les transports publics. L’abonnement général coûte près de 4 000 francs. Une fois acquis, chaque trajet est ainsi gratuit, tout comme chaque passage au buffet. Là encore, cela se traduit par une surconsommation. A cela s’ajoute le fait que les usagers des transports en commun ne prennent en charge que moins de la moitié de leurs coûts, le reste étant assumé par la collectivité. Au buffet, des assiettes à moitié pleines qui repartent en cuisine vous agacent. En Suisse, nous appelons pourtant cela le service public et nous le défendons bec et ongles.
12 h 45, à l’agence de location de scooters. Le scooter que l’on vous montre pétarade, un rétroviseur manque et il n’y a plus de casque. Peu importe. Cinq minutes plus tard, vous filez en vieille ville dans un t-shirt flottant au vent et, l’espace d’un instant, vous avez l’impression d’avoir dix-sept ans à nouveau. En Suisse, le même engin mobiliserait trois administrations. L’absence du rétroviseur aurait valu un contrôle de police. Et, de retour chez vous, ne seriez-vous pas, autour d’un apéro, à réclamer le port obligatoire du casque pour les trottinettes électriques en libre-service ? En vacances, nous acceptons volontiers une certaine part d’imprudence. Chez nous, en revanche, nous sommes profondément imprégnés d’une culture du « risque zéro ». Le moindre risque résiduel devient alors un prétexte pour réglementer. Chaque règle prise individuellement se justifie généralement bien. Mais prises dans leur ensemble, le fardeau de toutes ces contraintes s’alourdit et réduit progressivement la marge de manœuvre pour l’initiative personnelle et la responsabilité individuelle.
13 h 55, sur l’autoroute. A scooter, les kilomètres défilent rapidement. Etonnamment, la petite île est traversée par une route fraîchement asphaltée, déserte et large de trois voies. Après quelques kilomètres, vous passez devant un centre culturel en béton apparent et aux façades vitrées. Devant, s’étend un parking aussi grand que deux terrains de football, mais où ne se trouvent qu’une poignée de voitures. Le bâtiment porte le nom du dernier président. Alors que vous roulez à toute vitesse, vous vous grattez instinctivement la tête. Heureusement que vous ne portez pas de casque. L’explication de ce gaspillage est pourtant simple : les décideurs politiques sont trop éloignés du terrain. En Suisse, de tels projets relèvent généralement des cantons ou des communes qui doivent présenter la facture aux mêmes contribuables qui votent ensuite sur la question. Pourtant, le fédéralisme est aujourd’hui sous pression. On entend souvent que la Confédération devrait prendre le relais pour que les choses avancent. Mais avec ce colosse de béton et de verre dans le rétroviseur, on comprend peu à peu qu’il vaut mieux avancer plus lentement, au rythme des spécificités régionales, que de foncer à grands frais vers des solutions ne répondant pas aux besoins.
16 h 30, à l’hôtel. De retour dans la chambre, vous souhaitez organiser les prochains jours. Initialement, vous aviez décidé d’improviser. Mauvaise idée. L’hôtel avec vue sur la mer coûte désormais 470 francs la nuit. Mais c’est aussi là que se trouve le restaurant de poisson étoilé, où vous teniez absolument à aller. Impossible de concilier les deux. Après un profond soupir, vous réservez un hôtel un peu plus éloigné du bord de mer pour 180 francs. Une démarche tout à fait normale. Sauf en politique, où toute forme d’arbitrage passe pour une injustice. Il faudrait financer à la fois l’armée, les crèches et des retraites plus élevées ! Si ce n’est pas possible, on parle alors d’austérité destructrice, voire mortifère. Mais tout le monde sait que dans la vie, on ne peut pas tout avoir, et cela vaut même pour la plus belle période de l’année.
21 h 40, sur la promenade du bord de mer. La réservation de l’hôtel a pris trop de temps. Affamé et légèrement agacé, vous passez devant les terrasses bondées des restaurants. Si seulement vous aviez réservé ! Soudain, une table se libère au premier rang. Vous vous y précipitez sans même jeter un œil aux avis. Le repas est délicieux, le vin aussi. Qu’en résulte-t-il d’un point de vue économique ? Rien. Et c’est peut-être là la leçon la plus importante. On reconnaît une bonne politique à sa capacité à savoir s’arrêter à temps. C’est la seule façon de préserver l’espace de liberté dans lequel chacun peut trouver son propre bonheur, y compris à la meilleure table de la terrasse.
Cet article a été publié (en allemand) dans la «NZZ am Sonntag» le 9 août 2026.
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