Le revenu par habitant stagne-t-il à cause de l’immigration ? Bien que l’offre plus forte de travail n’ait pas favorisé l’accroissement de la productivité, l’effet positif sur le taux de participation au marché du travail l’emporte.

Dans le monde entier, la crise économique et financière a sonné le glas de la croissance soutenue. Toutefois, contrairement à d’autres pays (et contrairement à ce qu’on prétend), la croissance réelle par habitant n’a pas disparu en Suisse ; les salaires ont même progressé plus vite qu’avant 2009. Parallèlement, l’immigration s’est accélérée. La conjonction de ces phénomènes a suscité des débats sur le «stress lié à la densité», la croissance horizontale et la hausse des loyers. La baisse sensible de la progression du PIB par habitant après la crise de 2009 est l’un des principaux reproches politiques adressés aux Accords bilatéraux. Le PIB par habitant stagne-t-il parce qu’il doit être réparti entre un nombre croissant de personnes ? Une analyse de la croissance livre des réponses étonnantes.

Les gains de productivité consommés sous forme de temps libre

L’outil appelé «comptabilité de la croissance» (growth accounting) permet de décomposer le PIB en deux éléments : la croissance démographique et la croissance du revenu par habitant. Le revenu par habitant (et donc la prospérité d’un pays) dépend à son tour de deux facteurs : la productivité moyenne de la main-d’œuvre, c.-à-d. la valeur créée par une personne, d’une part, et la participation brute au marché du travail, c.-à-d. le nombre de personnes exerçant une activité professionnelle par rapport à la population totale, d’autre part. Plus le taux de personnes qui travaillent est élevé, plus le revenu par tête le sera aussi.

La comptabilité de la croissance permet d’avoir un point de vue nuancé sur la progression décevante qu’a connu le PIB par habitant après la crise financière, entre 2009 et 2013. Cette évolution est due en bonne partie à une augmentation plus modeste de la productivité horaire, qui est passée de 1,3% à 0,4% en rythme annuel. Mais ceci n’explique que pour moitié la baisse de 2 points de pourcentage la croissance par habitant par rapport à la période 2003–2008.

Le deuxième facteur déterminant le revenu par habitant, la part des personnes exerçant une activité professionnelle dans la population active (participation brute) a évolué positivement pour les deux périodes considérées. Cela est dû, d’une part, à l’immigration sur le marché du travail et, d’autre part, au nombre de plus en plus important de femmes qui travaillent. En revanche, le temps de travail moyen, qui a baissé de 0,5%, a tiré vers le bas la croissance par habitant, alors qu’il suivait encore une évolution légèrement positive entre 2003 et 2008. Cela signifie qu’une partie des gains de productivité ont été «consommés» sous forme de temps libre. De plus, le taux de chômage légèrement en hausse a limité le revenu par habitant.

A cela s’ajoute un phénomène connu depuis longtemps mais rarement mis en lien avec la progression plus modeste du revenu par habitant : le vieillissement démographique. Celui-ci se reflète dans la comptabilité de la croissance au travers de la part plus faible des personnes exerçant une activité professionnelle par rapport à l’ensemble de la population. Une multitude de facteurs ont donc joué un rôle dans la progression décevante du PIB par habitant. L’immigration a probablement poussé à la hausse le taux de personnes qui travaillent et le temps de travail moyen, soutenant ainsi le revenu par habitant.

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L’immigration réduit le besoin de rationalisation

La logique simpliste selon laquelle, dans une situation de forte immigration, une croissance en berne est répartie entre un nombre croissant d’individus, ce qui mène à une stagnation du revenu par habitant, ne tient pas face à la réalité. Toutefois, il est nécessaire de déterminer si et dans quelle mesure l’accroissement plus faible de la productivité en Suisse est lié à la migration.

La figure «Explication de la croissance de la productivité du travail en Suisse 1996–2013» montre ce qu’il s’est passé en Suisse. Alors que, dans les années 1990, une augmentation de l’intensité en capital a régulièrement permis un des gains de productivité de l’ordre de 1%, la situation a radicalement changé en 2003. Depuis, l’économie suisse ne s’est pas appuyée, comme on le prétend parfois, sur davantage de main-d’œuvre, mais la progression de l’intensité en capital a été moins marquée. Il est plausible que ceci ait un lien avec la hausse de l’immigration. Pour le petit marché intérieur de la Suisse, l’accès aux grands marchés du travail allemand et français a rendu la main-d’œuvre plus facile à trouver et moins chère, ce qui a limité les incitations aux investissements de rationalisation et à la délocalisation de la production à l’étranger.

Cette situation n’a pas réduit à néant les investissements dans le pays, mais ils ont fortement diminué (et ce d’autant plus si on compare avec l’embauche). Dans ce contexte, on comprend mieux l’accroissement plus modeste de la productivité. Dans tous les cas, ces effets négatifs ont pu être limités par le niveau plus ou moins égal des progrès techniques. Ces derniers ont pu être assurés par une meilleure qualité de la main-d’œuvre (formation, qualifications), du capital (machines et logiciels de meilleure qualité) et des processus de production.

L’impression d’être les dindons de la farce

De manière générale, la progression laborieuse de la croissance par habitant après la crise économique et financière s’explique davantage par l’impact de l’économie mondiale que par l’immigration. Toutefois, cette situation a pu inciter certaines couches de la population à penser que, loin de tirer avantage de la libre circulation des personnes, les salariés doivent en payer les frais et subir des loyers plus élevés et des infrastructures surchargées. Une raison de plus pour surveiller les éléments hors du marché du travail, dépendant de décisions internes: la pénurie de logement et la forte sollicitation des infrastructures.

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La fin de la réindustrialisation

La conjoncture de l’économie suisse de 2003 à 2014 a été marquée par la «crise des subprimes» et la «Grande récession» qui l’a suivie en 2009. Cette dernière a provoqué la plus grave contraction de l’économie depuis la récession liée au choc pétrolier de 1974–1975, quand bien même elle n’a eu en Suisse que des effets limités.

Durant la première période, allant de 2003 à 2008, la croissance de la Suisse a été redynamisée grâce à un rattachement partiel au marché intérieur de l’UE. Beaucoup ont alors parlé de «réindustrialisation» de la Suisse. Si cette évolution a été favorisée par le cours faible du franc, elle a avant tout été rendue possible par deux facteurs internes : l’accélération de l’accroissement de la productivité, d’une part ; une première vague d’immigration permise par la libre circulation des personnes avec l’UE, d’autre part. De 2009 à 2014, la croissance moyenne du PIB réel a été réduite de moitié, à 1,3 %, partiellement dû à la crise économique et financière. Mais, même si l’on fait abstraction de l’année 2009, la croissance a été moins forte (2010–2014 : 2 %) que précédemment.

Le coup de frein dans la croissance du PIB par habitant est encore plus frappant : la progression moyenne a baissé à 0,2 % en rythme annuel (sans l’année de crise 2009 : 0,9% par an). En parallèle, la progression de la productivité a aussi été ralentie. Au niveau mondial, l’accroissement de la productivité a été réduit de moitié environ après 2009, suivant ainsi la perte de vitesse qu’a connue la progression du PIB par habitant au niveau mondial.

Vous trouverez davantage d’informations sur ce thème dans le livre «Bilateralismus – was sonst?».