Marie Heim-Vögtlin, le scandaleux souhait du métier de ses rêves

Du jamais vu, ce que se permet Marie, la fille de pasteur ayant grandi à Bözen, citoyenne de Brugg, la «cité des prophètes» du canton d‘Argovie. Elle veut travailler et ne pas passer sa vie au service du mariage et de la famille, comme le ferait toute femme décente. Plus encore, elle veut faire des études, en médecine. C’est en trop; dans l’esprit du temps, une Suissesse n’a pas à faire des études. Certes, l’Université de Zurich a déjà ouvert ses portes aux femmes à l’époque, mais les rares étudiantes sont toutes étrangères.

Le frivole souhait de carrière de l’obstinée Argovienne suscite une vague d’indignation. Mais Marie Vögtlin ne cède pas. En toute discrétion, elle se prépare à la maturité, car elle a jusque là principalement été éduquée par ses parents et connaissances. En Argovie, l’école secondaire est interdite aux filles; elles n’y seront admises qu’à partir de 1901.

Après une dure lutte, le père accepte finalement le choix de sa fille et la soutient. En 1873, Marie Vögtlin devient la première femme médecin suisse à se présenter à l’examen fédéral. Elle enchaîne avec des séjours d’études à Leipzig et Dresde où on doit la protéger des sifflements de ses camarades de promotion masculins. Une année plus tard, elle passe son doctorat à Zurich. Pour valider son parcours d’études, elle doit présenter son certificat de maturité. Marie Vögtlin fait donc appel au directeur argovien de l’Instruction publique Augustin Keller en le priant d’examiner avec bienveillance sa demande d’admission à l’examen «en vous rappelant les importantes difficultés qui entravent le chemin d’une fille vers une formation qui est pourtant librement accessible pour tout jeune homme.» Sa demande est acceptée, elle a réussi.

Le chemin jusqu’à la création de son propre cabinet médical à Zürich n’est maintenant plus très long. Marie Heim-Vögtlin devient rapidement une doctoresse très aimée et jouit également d’une grand considération en tant que maman professionnellement active. Car elle est mariée depuis 1875 au professeur de géologie Albert Heim avec qui elle a deux enfants. Elle continue de travailler malgré ses obligations de mère de famille, ce dont son mari se plaint parfois, avec indulgence: «Moi aussi, j’aimerais être une fois malade pour quelques jours, que ma femme puisse me soigner, et que je puisse la voir et l’avoir près de moi», déclare-t-il une fois.

Un des grands succès de sa carrière est la fondation de la clinique gynécologique et l’école d’infirmières de Zurich, ouverte en 1901. Pour son œuvre de pionnière, Marie Heim-Vögtlin est longtemps perçue comme un modèle. C’est uniquement près de 100 ans après son examen fédéral que le mouvement de 1968 la critique et lui reproche d’avoir profité de l’aura de son éminent époux. Cette critique ne surprend pas vraiment, dès lors que Marie Heim-Vögtlin a lutté pour l’émancipation au-delà de toutes les idéologies des partis politiques.

L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse et Le Temps. A précommander ici