L’Etat a raison d’investir dans la formation de ses citoyennes et citoyens. Néanmoins, lorsqu’il n’y pas de concurrence, l’efficience et l’excellence sont en reste. La dépolitisation de la formation suisse serait un bon moyen pour en hausser le niveau.

L’introduction de la maturité professionnelle, et des Hautes écoles spécialisées (HES) par la suite, a été primordiale pour la formation en Suisse. Un système hautement développé et aligné sur une stratégie globale, qui mise autant sur une formation duale – avec succès – se doit de donner des perspectives d’avenir à ses diplômés. Dans ce domaine, l’Etat se montre généreux : la Confédération et les cantons consacrent 1,8 milliard de francs par an aux Hautes écoles spécialisées (2015). Pour les Universités (EPFL et EPFZ incluses) le secteur public investit 6,5 milliards de francs annuellement, auxquels s’ajoutent les moyens du Fonds national suisse (FNS) de presque 1 milliard de francs (2015).  Il est certain que l’apprentissage comme cul-de-sac ne permettant pas un accès formalisé aux Hautes écoles n’était pas une perspective satisfaisante. Actuellement, la possibilité de parvenir à l’enseignement supérieur via l’apprentissage – ainsi que l’accès au domaine académique (le chemin inverse étant rarement utilisé) – sont considérés comme un modèle, aussi à l’étranger.

Die Berufsfachschule Baden, 1952 von als BBC-Personalhaus von Armin Meili erbaut. (Wikimedia Commons)

L’école professionnelle de Baden, construite en 1952. (Wikimedia Commons)

Des HES pour atténuer le caractère héréditaire de la formation

Malgré les discussions sur le fait que l’accès aux écoles secondaires serait trop facile et leur niveau serait en baisse, l’on considère encore dans de larges cercles (et c’est une particularité suisse) que les gymnases forment l’élite et doivent être réservés aux plus doués. Cette particularité, assure aux établissements qui forment des apprentis qu’ils bénéficient aussi de jeunes talentueux. Alors que 20 % des personnes obtiennent une maturité, le potentiel de formation de la jeunesse suisse ne se tarit de loin pas. Sans les écoles spécialisées, notre pays n’investirait pas assez dans la formation et passerait à côté de beaucoup de talents. La sélection relativement stricte pour accéder au gymnase a tendance à renforcer le caractère héréditaire de la formation académique, qui est plus marqué en Suisse qu’ailleurs. Cela signifie que les futurs diplômés de l’enseignement supérieur viennent avec une forte probabilité d’une famille de diplômés. Cette critique (provenant plutôt de la gauche) n’a plus lieu d’être avec l’établissement des Hautes écoles spécialisées, car les étudiants de ces établissements viennent de toutes les couches sociales. De nombreuses personnes faisant partie de la deuxième génération d’immigrés des pays des Balkans, mais aussi des jeunes professionnels de milieux modestes, font partie de leurs étudiants. Avec leur offre de formation, les HES représentent une part essentielle de la réussite suisse en matière d’intégration, car elles offrent d’excellentes perspectives d’avenir à de jeunes gens ambitieux issus de la migration.

Les Hautes écoles spécialisées sont aussi une réponse (néanmoins loin d’être idéale) à une critique tout à fait justifiée provenant du milieu de la formation professionnelle : alors que l’Etat finance pratiquement l’ensemble de la formation des personnes ayant obtenu une maturité gymnasiale jusqu’au doctorat, les apprentis doivent payer l’essentiel de leur formation post-obligatoire de leur poche. En dernière année, alors que ceux-ci sont formés et productifs dans leur domaine, ils ont des salaires d’apprentis. Les Hautes écoles spécialisées ont eu le mérite de rééquilibrer la situation – du moins pour ceux qui obtiennent une maturité professionnelle.

Concentrer les efforts

20 ans après ses débuts, le paysage des hautes écoles spécialisées est extrêmement divers et multiforme, on pourrait presque dire nébuleux. Une estimation systématique de la qualité des innombrables filières de formation et des options de formation continue (MAS, CAS) n’est pas possible. Mis à part les offres d’une qualité discutable, il existe beaucoup d’écoles, qui malgré une orientation différente, n’ont pas à craindre la comparaison avec les Universités. Ce qui est surprenant, c’est la manière, uniforme et décentralisée, dont sont disposés les centres de formation à travers le pays. Des Hautes écoles sont présentes dans 62 villes suisses, dont beaucoup de petites villes. Cela correspond à une densité incroyable pour un petit pays de 8 millions d’habitants.

Les HES représentent la majorité de ces lieux de formation. Cet éparpillement pourrait être interprété comme une manifestation positive du fédéralisme suisse, mais elle a un désavantage de taille : la dispersion des forces. Cela concerne notamment les coûts, car des économies d’échelle et de groupement ne sont pas possibles dans ce contexte. Mais c’est l’affaiblissement de la position d’excellence helvétique au niveau de la concurrence internationale qui est plus inquiétante. La forte fragmentation évoquée rend l’émergence de centres de formation leaders internationaux plus difficile, voire même l’empêche. L’exemple de la haute école spécialisée d’électronique et d’informatique de Munich montre que les HES peuvent avoir énormément de succès au niveau international. Elle est continuellement à la tête des classements de son domaine. La question de la dispersion ne concerne donc pas que les Universités mais aussi les Hautes écoles, qui sont de plus en plus interconnectées internationalement. Pour obtenir des talents convoités, que ce soient des étudiants ou des enseignants, elles sont en concurrence avec d’autres établissements étrangers. Dans de nombreux domaines, la formation de pointe devient de plus en plus exigeante et la masse critique de moyens est en hausse. Bon nombre de pays redoublement d’efforts pour développer leurs formations tertiaires. Les moyens alloués par l’Etat à la recherche et à la formation ne sont, rappelons-le, pas illimités et se trouvent en concurrence avec d’autres dépenses étatiques. Par conséquent, si la Suisse veut conserver ou améliorer sa position internationale, elle va devoir concentrer ses efforts sur des sites de recherche et de savoir précis. Pour ce faire, elle doit davantage se considérer comme un espace de formation supérieur dans un système global et orienter sa politique de formation tertiaire en ce sens.

Moins de concurrence régionale pour un système de formation plus compétitif

A quoi ressemblerait une telle politique de formation ? En principe, la réponse est simple. Pour créer un espace de formation suisse ayant un rayonnement international, il faudrait surtout une véritable concurrence à l’intérieur du pays. Certes, les Hautes écoles helvétiques sont déjà en concurrence entre elles, mais actuellement cette concurrence est plutôt d’ordre politique. Les institutions de formation sont à la recherche de l’attention du public et des financements de l’Etat. Dans ce contexte, les cantons conçoivent quant à eux la politique de formation comme une question de politique régionale. Si un canton investit pour développer son offre, le canton voisin va rapidement réfléchir à lui emboîter le pas. Les HES représentent une opportunité bienvenue pour les cantons qui se trouvent en dehors des centres de croissance. Quand il s’agit d’obtenir des financements de la Confédération, qui contribue à hauteur de 30% aux HES et Universités à travers l’encouragement à la formation, la recherche et l’innovation (FRI), les différentes Hautes écoles font front commun afin de se partager les crédits octroyés. Voilà comment la dispersion des forces précédemment citée émerge.

L’autonomie, un gage d’excellence

Afin de créer une concurrence efficace, qui mènerait à la concentration nécessaire des moyens, il faut libérer les institutions de formation supérieure de l’influence du politique. Il n’est donc pas utile de déployer un plan global pour l’espace de formation suisse, au contraire : il faut dépolitiser la politique de formation. Pour ce faire, la Confédération et les cantons devraient en partie se retirer du financement de l’enseignement supérieur. En contrepartie, les collectivités responsables doivent être élargies et l’autonomie doit être renforcée. Des Hautes écoles et instituts plus autonomes pourraient et devraient acquérir plus de moyens financiers privés. Cela concerne autant l’adaptation des taxes d’étude que les dons privés et les subsides. En parallèle, cela pourrait créer une incitation à réfléchir à des collaborations avec d’autres Hautes écoles. Cela permettrait de prendre conscience des forces et faiblesses de chaque institution, tout comme des possibles opportunités et risques. Ce comportement correspond aux réflexions que les entreprises privées mènent aussi. Dans le cas des Universités, cela pourrait mener à un détournement du modèle, prédominant mais aussi coûteux, de l’Université généraliste. Pour les Hautes écoles spécialisées, cela reviendrait à une plus grande spécialisation des institutions existantes et à la fusion de petits établissements.

Au-delà de ces évolutions, il serait encore plus cohérent de passer d’un financement par l’institution elle-même à un financement par l’utilisateur, idéalement à travers un compte formation général. Sur celui-ci, chaque étudiant obtiendrait une somme qu’il pourrait utiliser auprès de diverses institutions (accréditées). Ce faisant les Hautes écoles devraient être financées en intégralité par les taxes d’études, payées grâce aux comptes formation ainsi que par les étudiants étrangers, et des moyens financiers privés. Le mouvement vers la spécialisation et la concentration s’en trouverait renforcé, l’excellence de la formation supérieure suisse en résulterait. A travers cette initiative courageuse, la Suisse pourrait devenir une des exportatrices de formation les plus importantes au niveau mondial et créer de nouvelles chaînes de valeur. Les conditions pour y parvenir sont déjà réunies.

La version allemande de ce texte est parue dans l’édition de février 2017 du magazine «Schweizer Monat».