Je suis un frontalier, au sens propre du terme. J’ai été élevé à Lörrach, à 100 mètres de la frontière suisse. Et juste de l’autre côté du Rhin, sur sol suisse, il y avait un terrain de football avec de la vraie pelouse. Lorsque je n’étais encore qu’un petit garçon, pénétrer sur cette pelouse c’était comme accéder au paradis.

Depuis ma plus tendre enfance, la Suisse représentait la qualité. Nous allions régulièrement à Bâle pour faire des courses et ramenions toujours du café et de la farine à la maison parce que ces produits nous plaisaient vraiment. Nous allions à Engelberg pour les vacances car nous nous sentions tellement à l’aise dans les montagnes suisses. Le pays m’a donné un sentiment de protection et de sécurité que je n’aimerais pas perdre encore aujourd’hui.

Pour le football aussi, je dois aussi beaucoup à la Suisse. Au FC Bâle, j’ai été accueilli à bras ouverts, après avoir appelé moi-même l’entraîneur de l’époque, Helmut Benthaus, en lui demandant si je pouvais venir faire un entraînement test. J’avais tout simplement son numéro dans mon agenda. Après quelques entraînements le club m’a proposé un contrat, que j’ai immédiatement signé.

De la même manière, la Suisse a été le début de ma carrière d’entraîneur. C’est aussi ici que j’ai pu profiter du système de formation. Ça a été pour moi le tremplin parfait. Je n’aurais peut-être pas réussi ma carrière en Allemagne sans mes précédentes expériences en Suisse. Aujourd’hui, comme semi-retraité, je me sens bien comme jamais dans ce pays. En tant qu’Alaman, je suis aussi à moitié suisse. Ça colle bien entre nous ; nous sommes sur la même longueur d’onde et ça ressent des deux côtés. J’ai déjà entendu dire que les Alamans sont moins dynamiques que les Allemands provenant des autres régions (il sourit).

Ottmar Hitzfeld (© Wikimedia Commons, Biso)

La carrière de football du «Général» a commencé avec un simple coup de téléphone au FC Bâle. (Image : Wikimedia Commons)

 

La Suisse reste pour moi un pays privilégié avec un sens de la qualité élevé et une attention particulière pour la sécurité, bien que je souhaiterais que la police prenne des mesures plus sévères à l’encontre des hooligans et des supporters violents. C’est quand même l’Etat qui est en charge de la sécurité, que cela soit sur le chemin pour aller au stade ou ailleurs dans une ville. Lorsque des gens sont mis en danger ou qu’il y a des déprédations, je souhaite un peu moins d’indulgence et plus d’action. Comme le veut l’Association suisse de football (ASF) : analyser les situations, identifier les failles et sanctionner. Sans pour autant punir tout le monde et affirmer que tous les supporters sont des casseurs, ou dire que tous les jeunes gens sont des racailles. Cela ne fait avancer personne.

En tant qu’entraîneur de l’équipe nationale suisse, j’ai énormément pu profiter de la diversité culturelle de la population. Sans les joueurs aux racines étrangères, les qualifications suisses pour les phases finales n’auraient pas été possibles. Ces joueurs sont souvent sûrs d’eux, audacieux, déterminés et ambitieux. Certes, beaucoup de footballeurs suisses le sont aussi, mais peut-être dans une moindre mesure. La rencontre entre différentes cultures au sein d’une même équipe est bénéfique, car elle stimule l’esprit d’équipe. De nouveaux points de vue se confrontent, des frictions apparaissent, et cela libère de l’énergie. La direction d’une telle équipe peut être parfois légèrement plus difficile. Mais personnellement, je n’ai jamais eu de problèmes à ce sujet. Les études pédagogiques y sont sûrement pour quelque chose.

J’ai aussi ressenti cette combinaison entre les différentes cultures du pays, dont résultent différentes personnalités, comme très enrichissante pour mon travail. Le Romand, qui aime bien vivre, arrive mieux à décrocher et pour qui la carrière n’est pas tout. Le Zurichois est plus agressif et frénétique que le Bernois, de nature plus calme et tranquille. Mais la combinaison de ces facteurs dans le jeu mène à de bons résultats – sur le terrain comme dans les institutions qui sont responsables du monde du football.

Avec ses joueurs provenant de 14 pays d’origine différents, l’équipe nationale de football est à l’image de la Suisse actuelle. La remarque du talentueux défenseur lucernois Stephan Lichtsteiner, qui joue actuellement en Italie, à propos du fait qu’il se sente en tant que Suisse parfois isolé au milieu de tous ses co-équipiers étrangers, je la comprends bien. Chaque joueur essaye d’imposer sa philosophie. C’est un processus continuel, pour lequel il faut du leadership et des modèles. C’est pourquoi j’ai fait de Gokhan Inler le capitaine de l’équipe après le départ d’Alex Frei. Inler est issu de la migration, il a vécu l’intégration et grâce à son âge et son expérience comme joueur en Suisse et à l’étranger, il était le plus à même d’assumer et de traiter de manière posée certaines situations délicates.

De manière plus générale, dans une période avec de nombreux immigrants, beaucoup d’empathie est nécessaire. On doit constamment chercher de nouvelles voies qui réunissent des intérêts bien différents. Une mutation est en cours, qui forcera les Suisses à se développer encore plus. Je vois ce défi comme une chance, à travers lequel la Suisse ressortira encore plus forte. Pour cela, il faut le courage de montrer la voie, il et faut de la tolérance.

L’économie démontre tout cela depuis longtemps. Elle recrute les meilleurs du monde entier dans les instances dirigeantes. La Suisse n’a aujourd’hui que huit millions d’habitants. Le nombre de talents est en proportion, donc limité. D’après mes observations sur de nombreuses années, les Suisses se sont progressivement ouverts mentalement et sont devenus plus sûrs d’eux. Ce n’est pas un hasard si des entraineurs ou joueurs, les gardiens particulièrement, de nationalité suisses se sont affirmés de la plus belle des manières en Allemagne, dans l’un des meilleurs championnats du monde.

En tant que petite nation, on ne peut toutefois se permettre de ne faire que très peu d’erreurs, et la formation doit être encore meilleure. Au football, les jalons sont (à juste titre) posés très tôt – bien plus tôt qu’en Allemagne. J’ai pu aussi en profiter quand je suivais ma formation d’entraîneur en Suisse. En outre, grâce aux différentes régions linguistiques, le pays peut traditionnellement tirer le meilleur de chaque courant, qu’il vienne d’Allemagne, de France ou d’Italie. Je vois ça comme très enrichissant pour le monde du football.

Une chose pourtant que je n’ai pas compris en Suisse, c’est la manière de communiquer dans le monde du football-business. J’ai véritablement dû travailler là-dessus en Allemagne, où on n’hésite pas à faire entendre son avis. Je dû apprendre à faire preuve parfois d’un peu d’arrogance. En Suisse, on manque encore de courage de faire des déclarations claires. Souvent, on préfère donner raison à tout le monde pour ne blesser personne, et on se garde toujours une issue de secours. Dans ce domaine, la Suisse a encore du potentiel. Il faut savoir se positionner et s’exprimer courageusement. Pas par principe, et pas n’importe comment, mais en se fondant sur des arguments étayés. Un exemple actuel est le cours du franc : je préférerais moins de lamentations et plus de propositions concrètes pour une optimisation. Il faut étudier la situation et ensuite s’améliorer encore, comme dans le tourisme par exemple.

Et encore dernière une chose : le succès devrait être bien mieux reconnu et valorisé. Ce que fait Roger Federer depuis toutes ces années, y compris pour son pays, est simplement fantastique. Un sportif du siècle est Suisse !

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Watch the Swiss est disponible chez NZZ Libro. Avec les contributions (entre autres) de Udo Di Fabio, Wolfgang Schüssel, Lim Siong Guan, Jonathan Steinberg und Helen Zille ainsi qu’une préface du Ministre des affaires étrangères et Conseiller fédéral Didier Burkhalter.