Le peuple et les cantons suisses ont largement rejeté le 23 septembre 2018 deux initiatives populaires touchant à l’agriculture. Celle surnommée «fair food, pour des aliments équitables» avait été lancée par Les Verts ; elle a été rejetée par 61,3% des votants. Celle «sur la souveraineté alimentaire» émanait du syndicat paysan vaudois Uniterre ; 68,4% des votants n’en ont pas voulu. Seuls quatre cantons, tous francophones (GE, VD, NE, JU) ont accepté les deux initiatives, alors que 16 cantons et 6 demi-cantons les rejetaient. Le sujet n’a pas passionné les foules : à peine plus d’un citoyen sur trois a voté (taux de participation global de 37%).

Paresseux «Röstigraben»

Vu le rejet massif des deux initiatives, les observateurs des médias se sont vite rabattu sur l’une des tartes à la crème préférées de la politique fédérale : le «Röstigraben». Comme seuls quatre cantons, tous francophones, ont voté les deux initiatives, la tentation de faire appel à la fracture linguistique, avec tout son cortège de stéréotypes, était trop forte. Oubliés le Valais et Fribourg ! Le fait que ces deux cantons romands aient rejeté les deux projets n’a pas suffi pour nuancer le «vote romand», encore moins pour endiguer le flux de poncifs sur les différences entre les deux grandes régions linguistiques du pays. Et de pointer ici les «habitudes alimentaires si différentes», la sensibilité au porte-monnaie exacerbée des Alémaniques face à des Romands attentifs à la qualité de leur nourriture (alors que le bio et le végétarien sont bien plus développés dans la partie germanophone du pays), le libéralisme individuel plus affiché outre-Sarine («les Alémaniques refusent que quiconque leur dicte leur menu») ou le goût romand plus affiché pour des solutions étatiques, etc. Peu importent les interprétations finalement : et si l’on regardait les chiffres et les faits ?

D’autres lignes de force entrent en compte, comme la différence de vote entre les Alpes et le Jura. Vue sur les Alpes depuis le plateau de Diesse (Jura bernois). (pixabay)

Les Fribourgeois et les Valaisans doivent beaucoup aimer les pommes de terre grillées, autant que les Alémaniques, pour avoir si vite «compté pour beurre» lorsqu’il s’est agi de relancer l’argument du «Röstigraben». Réduire aussi vite la Suisse romande à quatre cantons n’a que peu préoccupé les journalistes. L’argument rapide pour maintenir le raccourci d’un vote linguistique était trouvé : Valais et Fribourg sont bilingues, pensez donc ! D’où ce réflexe opportuniste : pas besoin de les inclure dans le «noyau dur» romand, on n‘allait pas renoncer à ce bel argument du «Röstigraben» pour si peu.

Pour en avoir le cœur net, Avenir Suisse a été y voir de plus près dans ces deux cantons.

Fribourg : même les Francophones ont dit NON à la souveraineté alimentaire

Le canton de Fribourg, dans sa totalité, a voté à 51,3 % contre «Fair food» et à 56,7% contre la souveraineté alimentaire. Le canton compte deux districts principalement alémaniques (Sense/Singine et See/Lac), qui représentent un peu plus de 27% des votants du canton : dans ces deux districts, les deux initiatives ont été fortement rejetées.

Les votants des districts alémaniques fribourgeois ont-ils fait pencher la balance du canton ? La réponse est OUI pour « Fair food » : en excluant le vote des deux districts germanophones, le reste du canton de Fribourg (majoritairement francophone) aurait approuvé l’initiative «pour une alimentation équitable» à 54,5 %. Mais la réponse est négative pour l’initiative «pour la souveraineté alimentaire» : en faisant le même calcul, les districts francophones fribourgeois auraient quand même rejeté le projet à une courte majorité (50,2 %).

L’argument linguistique peut donc être prolongé pour Fribourg s’agissant des aliments équitables ; la partie francophone du canton, comme les quatre autres cantons romands, manifeste une sensibilité particulière pour cette question. Mais les francophones fribourgeois ont voté comme leurs pendants germanophones, quoique moins nettement (l’écart est de 250 voix), pour s’opposer à l’étatisation supplémentaire induite par l’initiative d’Uniterre.

Valais : NEIN, c’est aussi NON

Le tableau est bien plus clair et tranché dans le canton du Valais. Le Valais, dans sa totalité, a voté à 61,5 % contre «Fair food» et à 64,1% contre la souveraineté alimentaire. Le Haut-Valais, principalement germanophone (et représentant environ 25% des votants) a massivement rejeté les deux initiatives (à plus de 75% de non). Quels auraient été les résultats cantonaux en isolant la région du Haut-Valais et en ne prenant en compte que le Bas-Valais et le Valais central (principalement francophones) ?

La réponse est sans équivoque : les deux régions francophones ont massivement rejeté les deux initiatives, à près de 60% des votants. Si le rejet est moindre que dans la Haut-Valais, il reste fort et homogène. Aucun district francophone valaisan n’a voté en faveur de l’une des deux initiatives.

L’argument d’un vote francophone particulier, ou d’une sensibilité majoritaire particulière en Suisse romande, ne tient pas pour le Valais. Raclette et rösti, même combat sur ce coup-là, et tant pis pour les stéréotypes.

Au-delà du supposé «Röstigraben», largement émoussé par un regard détaillé, les votes sur les deux initiatives agricoles laissent apparaître quelques lignes de force qu’il conviendrait de mieux analyser :

  • Le vote latin n’existe (toujours) pas. Avenir Suisse avait déjà fait remarquer les différences profonde entre le vote du Tessin et celui de la Suisse romande (cette fois-ci homogène, les 6 cantons votant de la même manière !), sur des sujets touchant à la politique européenne ou à l’identité nationale (cf. «La Suisse latine n’existe pas», février 2018). Le 23.9.2018, le Tessin a largement – encore plus que le Valais francophone – rejeté les deux initiatives agricoles (Non à «fair food» à 57,3 % ; à la souveraineté alimentaire à 62,7 %)
  • Alpes et Jura. La différence de vote entre cantons paysans alpins et jurassiens est frappante. Les cantons alpins (Valais, Grisons, Berne, Tessin) ont clairement rejeté les deux projets. L’arc jurassien francophone les a soutenues, en particulier Vaud, Neuchâtel et le canton du Jura. Dans le canton de Berne, même contraste : le Jura bernois (francophone) est le seul district du canton à avoir voté en faveur des deux initiatives (54,2 % de oui à «fair food», et 50,9% pour la souveraineté alimentaire- à 200 voix près). Mais, dans les Alpes, l’Oberland bernois (majoritairement germanophone) a rejeté les deux initiatives. Dans le canton de Vaud, le scepticisme est aussi de mise dans les Alpes : les communes du Pays d’Enhaut ont rejeté le projet sur la souveraineté alimentaire, et étaient divisées sur «fair food» (Rougemont, proche de Berne, a voté non ; Château-d’Oex- et Rossinière ont voté oui). Y aurait-il deux visions différentes de l’avenir de l’agriculture de montagne entre le Jura et les Alpes ? La question mérite d’être posée.
  • Les villes, dominées par la gauche, ont largement soutenu les initiatives. Au-delà de la division ancienne gauche-droite, le résultat des votations du 23 septembre 2018 démontre à nouveau une tendance marquée à une homogénéisation du vote des villes, souvent dominées politiquement par la gauche. Les votants urbains semblent plus sensibles que la moyenne aux arguments écologiques ou de promesses de qualité alimentaire, mais aussi plus enclins à approuver des solutions étatistes. Par exemple, dans le canton de Vaud, la Ville de Lausanne a voté encore bien plus nettement en faveur des deux initiatives (plus de 7 points-pourcentage au-dessus) que le reste du canton. Dans le district vaudois Riviera-Pays-d’Enhaut, le vote majoritaire des villes de Montreux et Vevey a minorisé les communes alpines du Pays-d’Enhaut sur la souveraineté alimentaire. A Genève, le vote positif en faveur des deux initiatives a été le plus fort en ville de Genève, puis diminue en proportion de la taille des communes : en d’autres termes, ce sont les communes les plus peuplées (les villes) qui ont le plus massivement soutenu les deux initiatives. Une nouvelle politique agricole exigera de prendre en compte tant la situation des paysans eux-mêmes (avec des visions parfois divergentes entre eux) que les désirs, parfois un peu «bobos», des électeurs urbains.