Lors d’une interview avec Pascal Ihle et Andreas Hugi, le nouveau directeur d’Avenir Suisse Peter Grünenfelder discute du libéralisme, des facteurs qui contribuent à la prospérité de la Suisse et à la capacité d’innovation du pays. C’est en argumentant avec des stratégies à long terme et des propositions concrètes que le think tank fera entendre sa voix. L’objectif est de garantir la prospérité et de continuer à la développer, avec des réformes libérales et progressistes.

«Nous développons des idées et des modèles pour les années à venir.» Peter Grünenfelder, Directeur d'Avenir Suisse. (Photo : Mario Heller)

«Nous développons des idées et des modèles pour les années à venir.» Peter Grünenfelder, directeur d’Avenir Suisse. (Photo Mario Heller)

«influence» : Vous êtes le nouveau directeur du think tank Avenir Suisse. Quelle signification la Suisse a-t-elle pour vous ?

Peter Grünenfelder : la Suisse est mon pays, là où je vis, je travaille ; la majorité de mes amis y habitent et mes racines familiales sont ici. Pour moi, notre pays est une success story libérale, et par conséquent économique, pour laquelle il s’agit toujours de s’investir afin d’assurer la prospérité à l’avenir aussi, pour de larges couches de la population.

Lorsque vous voyagez à l’étranger, de quoi êtes-vous particulièrement fier ?

Depuis la fondation de la Suisse moderne en 1848, notre pays s’est développé, d’un Etat pauvre à un modèle économique à succès. En 1850, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne étaient encore deux fois plus riches que nous, alors que juste après la Deuxième Guerre mondiale nous avions le deuxième produit national brut le plus élevé au monde. La prospérité et la richesse de notre pays ont été créées, en plus de la forte éthique du travail de notre population, notamment grâce à une internationalisation et une immigration précoces – à l’instar des Huguenots dans l’industrie horlogère. Cette combinaison fertile, créative et au final couronnée de succès est une belle réalisation. Elle est le fondement de la cohésion nationale – et non pas les légendes à la Guillaume Tell.

Mais la Suisse a aussi eu la chance d’être épargnée par les guerres mondiales.

Le succès de la Suisse en matière de prospérité dépend en effet aussi de la chance. Cela commence déjà au cours de la première moitié du 19e siècle. Les régimes monarchiques qui nous entouraient avaient intérêt à ce que la Suisse serve de zone tampon neutre entre les grandes puissances. Ils nous laissaient faire. Et la Suisse a saisi cette occasion et s’est dotée d’une Constitution équilibrée en 1848. Elle est imprégnée d’un équilibre des intérêts et d’un scepticisme sain envers les élites. Cela a perduré jusqu’à aujourd’hui : les Suisses remettent tout en question, de manière critique.

Quels sont les facteurs de succès de la Suisse ?

Il faut un entrepreneuriat à succès, qui soit également ouvert sur le monde et de la main-d’œuvre bien formée. De plus, il est essentiel d’avoir un marché du travail libéral, une ouverture en matière de politique économique extérieure, une activité étatique légère mais efficace, avec des impôts modérés, des budgets stables au niveau fédéral et cantonal, ainsi qu’une réglementation qui ne soit pas trop envahissante. En outre, nous jouissons de la concurrence du système fédéraliste entre les cantons. Une situation politique stable et, par conséquent, une sécurité juridique et d’investissement contribuent également à la prospérité. Il faut toutefois observer la nette augmentation d’initiatives populaires hostiles au marché, comme l’initiative 1:12, celle sur le salaire minimum et actuellement sur le revenu de base inconditionnel. De plus, il y a des majorités serrées lors des votations populaires et des décisions parfois presque aléatoires. Cela peut engendrer de l’insécurité, notamment auprès des investisseurs.

Qu’est-ce qui fait la Suisse ? Qu’est-ce qui la rend si particulière, si unique ?

Nous disposons d’un système de formation de l’opinion et de protection des minorités très équilibré. Cela reflète aussi la force et l’autonomie des cantons. Souvent, les visiteurs étrangers ne savent pas du tout qui dirige la Suisse en fin de compte. Le Conseil fédéral et l’Assemblée fédérale jouent un rôle essentiel, les cantons aussi bien entendu et le peuple a son mot à dire sur des aspects importants. A cela s’ajoute un appareil judiciaire indépendant. Le système de recherche du consensus est parfois difficile à comprendre de l’extérieur, mais il est une force de la Suisse. Les grandes décisions sont prises par de nombreuses têtes et institutions. Elles ne dépendent pas d’une seule personne ou de petits groupes.

Ce lent équilibre, qui procède en partie d’une recherche fastidieuse de consensus, n’inhibe-t-il pas le développement de la Suisse ?

La Suisse ne progresse pas au moyen de révolutions, mais seulement par évolutions. Un exemple est celui du droit de vote des femmes ou de l’adhésion à l’ONU. Il faut du temps ainsi qu’un processus d’apprentissage jusqu’à ce que le pays parvienne à une décision.

A quel point la démocratie directe est-elle importante ?

Elle est une partie de l’identité suisse et c’est très bien ainsi. Le peuple n’est cependant pas en soi responsable de tout. En fait, notre démocratie est plutôt semi-directe. Le triangle entre le politique, le législatif et le souverain est une structure de pouvoir sensible. Dernièrement nous avons quelque peu sublimé la «volonté populaire». Le triangle devrait rester en équilibre.

Qu’en est-il du fédéralisme ?

C’est un facteur de succès important. Le fédéralisme engendre la concurrence entre les systèmes, à savoir les cantons et les communes. La politique actuelle des 4 piliers en matière de drogues, par exemple, a été développée dans les années 1990 dans la ville de Zurich et n’a pas été décrétée par le haut, par la politique au niveau fédéral. L’enseignement précoce de l’anglais a été introduit pour la première fois dans les écoles en Appenzell. Le fédéralisme sert à comparer de façon permanente les performances et encourage les cantons et les communes à devenir encore meilleurs. Cette philosophie ne doit pas être édulcorée. Nous avons besoin en Suisse d’une concurrence entre les systèmes, comme dans le domaine fiscal ou celui de la formation.

En même temps, l’engagement de la population dans les fonctions politiques diminue. Le bénévolat est en recul depuis des années, ce qui ne plaide pas exactement en faveur de l’attractivité de l’Etat et de l’administration.

C’est d’une part un phénomène répandu – les gens sont de moins en moins disposés à remplir des fonctions de milice pour une période plus longue. D’autre part, cela reflète davantage l’internationalisation des entreprises locales. Nous devons donc favoriser la compréhension du système suisse, lequel est basé sur le volontariat et le bénévolat. Il existe pour cela deux solutions : l’explication, en mettant l’accent sur l’importance du système de milice pour la place économique suisse. Dans le même temps, permettre aux nouveaux arrivants bien intégrés de participer, par exemple avec l’introduction du droit de vote et du droit d’éligibilité pour les étrangers au niveau communal.

Vraiment ?

Absolument. D’une part, nous avons besoin de professionnels étrangers qualifiés, car ils sont des piliers importants de notre réussite économique. D’autre part, nous ne leur donnons aucune possibilité de contribuer ou de se prononcer. Nous devons nous ouvrir – en particulier sur le plan communal. Les citoyens qui n’ont pas de passeport suisse doivent aussi avoir la possibilité de s’impliquer dans la collectivité et de cette manière contribuer à la cohésion politique et sociale. Dans le même temps, nous devons faire comprendre aux entreprises, que l’activité de milice politique d’un employé contribue également à développer de la compréhension pour les demandes des entreprises dans le processus de décision politique.

Pour quelle raison ?

Le succès économique de même que la compréhension mutuelle du fonctionnement de la politique, de l’économie et de la société maintiennent notre pays uni. Par conséquent, nous devons et devrons toujours garder à l’esprit les facteurs qui génèrent de la croissance en Suisse.

Qu’est-ce que cela signifie pour l’investissement public ?

L’argent public devrait être principalement investi dans l’excellence, notamment dans la formation et la recherche, afin de maintenir et de renforcer la capacité d’innovation du pays. Les avancées en matière d’innovation engendrent en général davantage de croissance économique et donc aussi davantage de prospérité. Ce postulat pour des investissements dans l’excellence signifie aussi de remettre en question de manière critique les subventions actuelles dans les secteurs moins productifs, comme par exemple dans le domaine agricole. Nous devons garder à l’esprit les piliers du succès de la Suisse. Si l’on pense aux dix prochaines années, nous devons poser les jalons aujourd’hui déjà et aborder les problèmes importants. Toutefois nous fermons souvent les yeux. Dans la politique économique extérieure par exemple, le débat émotionnel et passionné quant à nos relations avec l’UE prédomine, alors qu’il nous faudrait analyser les faits avec lucidité.

Qui sont ?

Parmi les dix principaux partenaires commerciaux de la Suisse, sept pays sont membres de l’Union européenne. Nous faisons partie de cet espace culturel et économique, et nous devrions par conséquent entretenir une relation normale et pragmatique avec notre partenaire le plus important. De la même façon, nous devons négocier autant que possible un accès sans entraves à d’autres marchés, en particulier aux USA. A noter ici également que le lobby agricole avait rendu impossible un accès privilégié au marché des USA au milieu de la dernière décennie. Nous devons également regarder en direction de l’Asie et de l’Afrique, dont les pays en plein essor sont des partenaires attractifs. Nos entreprises doivent aussi profiter de ces marchés en plein développement. Pour cela, la politique doit être visionnaire et ouvrir des portes.

La Suisse n’a-t-elle aucune vision en matière de politique extérieure et d’économie politique ?

Il manque une stratégie courageuse et qui aille de l’avant.

Le DFAE dirait pourtant le contraire ?

La Suisse doit développer une stratégie économique extérieure orientée sur les faits – sans œillères idéologiques – et sur ses intérêts, pour les dix, quinze prochaines années. Cela implique également une analyse lucide de nos relations vis-à-vis de l’Europe. La Suisse est relativement importante pour l’UE. Mais l’UE est d’une importance économique énorme pour la Suisse. Les Etats européens sont et restent notre partenaire commercial le plus important.

Vous dites «sans idéologie». Ce n’est toutefois absolument pas possible ?

Ça l’est, et nous devons davantage permettre l’existence d’une telle culture du dialogue, basée sur des faits et des connaissances. Nos discussions les plus fructueuses quant à notre relation à l’Europe ont eu lieu dans les semaines et les mois qui ont suivi l’adoption de l’initiative contre l’immigration de masse en février 2014. Nous avons réalisé à quel point la Suisse est connectée avec l’Europe et que cela deviendrait très, très difficile de suivre une voie solitaire et de réussir à mettre en place des solutions unilatérales.

Les faits semblent être votre solution.

Nous devons montrer ce qu’il faut pour que la prospérité ne soit pas compromise, pour la maintenir et pour pouvoir l’accroître à moyen terme. Ceci devrait être la tâche de toutes les organisations qui sont liées à l’économie, en particulier celle d’un think tank tel qu’Avenir suisse.

Avenir Suisse a-t-il une chance de se faire entendre dans cette atmosphère politique agitée ?

Oui, si nous argumentons avec nos valeurs libérales, nos stratégies à long terme et nos propositions de réformes concrètes, qui puissent créer des conditions-cadres optimales pour l’entrepreneuriat et ainsi préserver les emplois et en créer de nouveaux. De plus, nous devons également aborder concrètement les problèmes et les enjeux. Il faut éviter les sujets «tabous», comme la démographie…

…c’est-à-dire le vieillissement de la société.

Exactement – nous avons besoin, en plus du frein urgent et nécessaire à l’endettement dans la prévoyance vieillesse, d’une flexibilisation et, par conséquent, de la suppression de l’âge de la retraite fixe. Nous avons aussi besoin d’une stratégie libérale en matière de finances et de budget. Nous devons nous demander dans quels secteurs l’activité étatique est encore utile et quelles prestations traditionnelles de l’Etat ne sont plus nécessaires. Il y a des services qui peuvent être mieux fournis par le secteur privé, de sorte que les recettes fiscales puissent être davantage orientées vers des investissements d’avenir.

Le tollé que provoque Avenir Suisse est donc déjà programmé.

Si le tollé conduit à ce que l’on réfléchisse et que l’on discute davantage de l’avenir de la Suisse et ses facteurs de succès, alors ce n’est pas une mauvaise chose. Nous n’avons pas uniquement besoin d’une concurrence des systèmes et entre les cantons, nous avons besoin d’une concurrence des idées. Qui, si ce n’est un think tank comme Avenir Suisse, devrait contribuer au débat ?

Est-ce que la provocation et le fait de briser les tabous sont votre méthode ?

Les provocations doivent toujours être constructives – sinon elles ne mènent nulle part. Nous expliquons quels sont les plus importants facteurs générateurs de croissance et, par conséquent, de prospérité en Suisse. Nous nous interrogeons sur la manière dont ceux-ci doivent être développés dans les dix à quinze prochaines années.

Est-ce que ceci est votre programme ?

Nous devons concevoir la Suisse dix ans à l’avance et non pas argumenter par intervalles de trois mois, de votation en votation. Nous ne pouvons pas rester immobiles, mais devons au contraire nous transformer en permanence. Nous ne devons pas attendre la prochaine initiative populaire à caractère populiste, qui ne vise qu’à des gains électoraux à court terme au lieu d’envisager un futur prospère pour la Suisse.

Vous plaidez pour une Suisse autonome et autodéterminée. Nous vivons maintenant dans un monde globalisé qui est de plus en plus connecté. La Suisse est-elle capable de négocier et de réglementer de manière indépendante ?

La globalisation est un fait; elle favorise la croissance économique ainsi que la prospérité. Vouloir la combattre serait un non-sens économique et politique. Les standards supranationaux sont également importants. Compte tenu des relations économiques et commerciales interconnectées à l’échelle mondiale, les différents pays profitent ainsi de la sécurité juridique et en matière d’investissements ; c’est aussi le cas des entreprises qui sont actives à l’intérieur et à l’extérieur de la Suisse. C’est pourquoi nous aurions tout intérêt à participer et à contribuer à ces règles. Si notre pays préfère maintenir une souveraineté formelle, nous sommes perdants, car il ne nous reste ainsi qu’à suivre le droit supranational.  Par conséquent il serait plus intelligent que nous participions dès le départ et que nous y réfléchissions, nous aurions ainsi une certaine fonction de modèle. Cela permettrait d’accroître l’attractivité de la Suisse.

Cette ouverture présuppose un changement de mentalité et de politique en Suisse. Comment cela doit-il se produire ?

Cela présuppose un processus d’apprentissage de nous tous. Les évolutions mondiales, sociétales et technologiques suscitent bien entendu de la peur auprès de certaines franges de la population. Personne ne sait exactement vers quoi ce périple nous amène et ce qui nous attend encore. Nous devons toutefois voir ces développements sous un autre angle : ils apportent des opportunités incroyables. Si nous réfléchissons à la suppression efficace des énormes ralentissements annuels du trafic routier (plus de 21 000 heures d’embouteillage), nous ne devrions pas seulement limiter le débat aux autoroutes à six voies, mais l’élargir au Mobility Pricing et aux investissements dans les nouvelles technologies, comme par exemple les voitures sans conducteur. Nous aurions les meilleures conditions possibles pour devenir un des pays leaders dans les domaines de la robotique ou de l’industrie 4.0, si nous rompions les paradigmes traditionnels et si nous regardions avec confiance vers l’avenir.

Quel est le rôle d’Avenir Suisse dans ce processus ?

Montrer que cela est possible.

En Suisse cela a toujours été difficile pour les précurseurs et les visionnaires. De plus, la tradition des think tanks n’est pas encore solidement ancrée dans notre pays.

Avenir Suisse ne fait pas de la politique quotidienne. Nous développons des idées et des modèles pour les années et les décennies à venir et nous allons montrer que des modernisations d’envergure sont incontournables. Et si au départ beaucoup s’y opposeront, cela nous servira d’élan pour consolider encore davantage nos arguments. Nous voulons rompre les blocages mentaux à l’aide d’un raisonnement précis, économique et fondé sur les faits.

Cet entretien de Pascal Ihle et Andreas Hugi est paru dans la Newsletter «influence» de l’agence de communication Furrerhugi. Avec l’aimable autorisation de la rédaction.