Les résultats des élections d’octobre n’ont rien de «dévastateur», comme on l’a souvent entendu ces derniers temps. Même la thèse du «glissement à droite» peut être remise en question, car le résultat des élections de 2015 n’est pas si éloigné de celui de 2007. Par ailleurs, les doutes exprimés par certains à l’encontre de la démocratie directe ne sont pas appropriés. Au fil des ans, la démocratie directe nous a épargné de nombreux désagréments tels que des manifestations violentes ou l’émergence d’un mouvement rétrograde, comme l’est Pegida en Allemagne. Que les résultats des élections ne soient pas au goût de tous fait partie intégrante du système et ne doit soulever aucune inquiétude.

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Les lamentations suite aux élections du 18 octobre se sont déroulées comme prévu. Tous ceux n’appartenant pas à l’un des deux partis gagnants se sont plaints d’un glissement à droite. Les intellectuels de gauche ont suivi, enflammés par les attaques tous azimuts d’un écrivain présomptueux, reprenant la rengaine que le système politique suisse était responsable de ces résultats «dévastateurs». Selon eux, les électeurs ont été trompés, achetés, voire même grugés. La faute en incomberait aux dépenses élevées des gagnants, au populisme de droite (comme s’il n’existait pas à gauche ou était meilleur d’un point de vue moral) et surtout à la démocratie directe. Pourtant, la thèse du glissement à droite n’est pas conforme à la réalité, pour plusieurs raisons : les résultats de ces élections ne sont pas si éloignés de ceux de 2007 ; des gens comme Peter Spuhler, Thomas Aeschi ou Roger Köppel se seraient probablement rapprochés de l’aile économique du PLR auparavant ; et le scepticisme envers l’UE ne doit pas être interprété en soi comme l’apanage unique de la droite. Au-delà de ces arguments, mon interprétation personnelle du système est toute autre.

Premièrement, le charme de la démocratie directe par rapport à la démocratie parlementaire se trouve dans sa stabilité – toutefois uniquement lorsqu’elle est reliée à une «formule magique» orientée vers la stabilité. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir un changement au gouvernement pour que la volonté du peuple soit respectée. Lors de la destitution de Christophe Blocher le pire n’est pas d’avoir puérilement exclu le gagnant des élections de 2007, mais plutôt d’avoir déséquilibré un système jusque-là plutôt résistant aux variations de force des partis. Si cette «poussée à droite» apporte effectivement un retour à la composition de Conseil fédéral d’avant 2007, ce serait revenir à un modèle de stabilité ayant fait ses preuves pendant des décennies.

Deuxièmement, la Suisse n’est pas plus encline au populisme que le sont les pays voisins. Dès lors que les citoyens peuvent se prononcer régulièrement sur des questions de fond, les arguments l’emportent étonnamment souvent sur les émotions. Dans une démocratie parlementaire, les seuls outils d’expression à disposition du peuple sont les élections, qui sont essentiellement affaires de personnes. Dans les grands pays, il est ainsi plus question d’image, de «télégénéité» et de rhétorique mais très peu de programme (comme en Allemagne, où ce dernier élément s’est progressivement estompé entre les grands partis au point de devenir méconnaissable). Il est vrai que certaines votations sont marquées par des décisions émotionnelles ; en témoignent les initiatives sur les minarets et sur l’internement à vie des délinquants sexuels. Celui qui s’irrite de tels votes symboliques ne devrait pas oublier deux éléments particuliers. Le peuple n’est pas seul à commettre des bêtises, les parlementaires ne font pas mieux : ils introduisent la semaine à 35 heures, annoncent le tournant énergétique et pratiquent régulièrement une politique pour «épater la galerie». Et les résultats de votations «populistes» expliquent peut-être pourquoi la Suisse a jusqu’à maintenant pu éviter des empoignades au Parlement, des manifestations violentes, des mouvements rétrogrades à la Pegida ou des centres d’asile en feu. Les votations populaires ont une saine fonction de soupape.

Troisièmement, la thèse des voix «achetées» ne tient pas la route. La publicité produit évidemment son effet, mais elle est imprévisible et ne constitue qu’un seul facteur d’influence parmi d’autres. Les résultats des votations et des élections ne peuvent jamais être corrélés à 1:1 avec les dépenses. Des petits groupes – et pas forcément les partis riches – peuvent souvent surprendre et avoir du succès, notamment avec des initiatives sollicitant les émotions des votants. Toutefois, il est plus important de relever la subtile torpeur diffusée par les médias, en dehors de la publicité explicitement présentée comme telle. Les journalistes qui laissent transparaître quotidiennement leurs convictions politiques dans leur travail, sans que le consommateur de médias ne le remarque, ont une plus grande influence sur le paysage politique que toutes les affiches et les spots publicitaires réunis. Il est bien clair que la démocratie directe a des faiblesses. Toutefois, comparée aux démocraties parlementaires ou aux Etats des juges et des philosophes – que tant d’intellectuels semblent appeler de leurs vœux, et dans lesquels quelques «Sages» décident pour la grande masse du peuple, la dirigent et l’orientent –, la démocratie directe reste de loin le moins mauvais système politique que le monde connaisse.

Cet article est paru dans l’«Aargauer Zeitung» du 29.10.2015.