En 1930, l’économiste John Maynard Keynes s’est essayé à un exercice de prospective sur un siècle. Il a avancé deux thèses. Premièrement, le niveau de vie serait multiplié par quatre à huit. Deuxièmement, comme il serait possible de créer davantage de prospérité avec de moins en moins d’efforts, nos petits-enfants ne travailleraient plus que 15 heures par semaine. Le travail restant serait réparti de manière économe ou, selon ses propres termes de manière à «étaler le pain finement sur le beurre».[1]

Près d’un siècle plus tard, la première prévision s’est concrétisée : en Suisse, le revenu réel par habitant est aujourd’hui environ six fois plus élevé qu’en 1930. En revanche, la seconde est restée lettre morte. En 1930, un salarié à temps plein travaillait  environ 47 heures par semaine, contre environ 40 heures aujourd’hui, après déduction des absences. Si l’on tient compte des vacances, à l’époque à peine plus d’une semaine, aujourd’hui généralement cinq, auxquelles s’ajoutent davantage de jours fériés, on arrive à environ 35 heures. Une baisse significative, certes, mais bien loin de la réduction de deux tiers que Keynes avait prédite.

Une révolution dans les parcours de vie

L’économie apporte une explication à cet écart : nos besoins ne cessent de croître. Si les salaires augmentent, cela permet certes de disposer de plus de temps libre, mais celui-ci devient en même temps plus coûteux : chaque heure de libre signifie un salaire perdu et donc moins de consommation. Et les possibilités de consommation ont explosé depuis 1930. Aujourd’hui, une semaine de 15 heures suffirait à financer le niveau de vie d’autrefois. Mais rares sont ceux qui souhaitent vivre sans machine à laver, sans voiture, sans vacances à la mer.

Beaucoup en tirent la conclusion suivante : Keynes ne s’est pas trompé sur le progrès technologique, mais sur l’être humain. Il a sous-estimé le désir de transformer des revenus croissants en plus de consommation, de confort et de nouvelles expériences, et pas simplement en temps libre. Mais cette conclusion est hâtive. Car si l’on évalue la prédiction de Keynes uniquement à l’aune du nombre d’heures travaillées, on passe à côté de la véritable révolution: non pas dans la semaine de travail, mais dans le parcours de vie.

Ainsi, en 1930, les jeunes hommes entraient généralement dans la vie active à seize ans. Ils quittaient généralement le marché du travail vers 67 ans et les personnes qui atteignaient l’âge adulte vivaient en moyenne jusqu’à près de 72 ans. Aujourd’hui, beaucoup font d’abord des études et n’entrent sur le marché du travail qu’à partir de 25 ans. En outre, si le départ à la retraite intervient généralement à 65 ans, un jeune de 20 ans peut aujourd’hui espérer atteindre l’âge de 90 ans.

Le début et la fin de la vie comptent donc nettement plus d’années sans activité professionnelle. Sur l’ensemble de sa vie, un jeune de vingt ans qui fait des études travaille encore environ 20 heures par semaine. En 1930, ce chiffre dépassait les 40 heures pour une personne du même âge. Cela signifie que Keynes s’est aussi trompé si l’on mesure le temps de travail à l’échelle de l’ensemble de la vie : au lieu de la réduction des deux tiers qu’il avait prédite, le temps de travail a été réduit de moitié, ce qui reste tout à fait remarquable.

Il convient de noter que ce calcul s’applique aux hommes. En 1930, les femmes effectuaient principalement un travail qui n’était pas timbré. Aujourd’hui, elles sont beaucoup plus présentes sur le marché du travail. Parallèlement, de nombreuses tâches ménagères sont partagées ou facilitées par la technologie, et la garde des enfants est en partie externalisée. Il est donc difficile d’établir des chiffres précis, mais la tendance devrait être la même.

Que faisons-nous du temps ainsi libéré ?

Que signifie tout cela pour notre époque, marquée par l’émergence de l’intelligence artificielle (IA) comme nouvelle vague technologique ? Diverses voix aux Etats-Unis rappellent Keynes il y a cent ans. Jamie Dimon, CEO de la grande banque JP Morgan, prédit à nos enfants une semaine de travail de trois jours et demi. Quant à l’entrepreneur Elon Musk, il voit même venir le moment où «plus aucun emploi ne sera nécessaire».

Les petits-enfants de la génération de Keynes se remettent donc à imaginer les possibilités économiques de demain. A une différence près : ils ne se projettent plus vers leurs propres petits-enfants, mais vers les nôtres ou vers la génération suivante. Avec l’IA, la transformation technologique s’est accélérée. L’histoire montre que les gains de productivité finissent généralement par réduire le temps de travail tout en faisant émerger de nouveaux besoins. Mais l’histoire se répétera-t-elle ?

En Suisse, le temps de travail a déjà fortement diminué à l’échelle de l’ensemble de la vie, même si cette baisse n’a pas atteint l’ampleur prévue par Keynes. Si l’IA continue d’accélérer ce processus, la question que Keynes soulevait déjà dans ce même essai devient de plus en plus actuelle : comment l’être humain réagit-il à la disparition des contraintes économiques ? Une réponse possible à cette question fera l’objet de la prochaine chronique, juste à temps pour le début des vacances d’été.

[1] «[…] we shall endeavour to spread the bread thin on the butter

Cet article a été publié (en allemand) dans la «NZZ am Sonntag» du 14 juin 2026.

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