On entend actuellement beaucoup parler de start-ups qui tournent le dos à la Suisse. Proton, fondée par des scientifiques du CERN et spécialisée dans les services en ligne cryptés, souhaite quitter le pays. Auterion et Destinus, spécialisées dans la technologie des drones et de l’aviation, ont également fait parler d’elles récemment en quittant le pays. De tels événements ne doivent pas être pris à la légère. A chaque délocalisation, la Suisse perd potentiellement de la valeur ajoutée et des emplois, et peut-être un futur leader mondial.

Mais commençons par la bonne nouvelle : selon de nouvelles estimations, seule une start-up suisse sur vingt transfère son siège social à l’étranger. Bien sûr, le siège social ne doit pas nécessairement correspondre au lieu de création de valeur, souvent les activités commerciales sont simplement transférées à l’étranger. Mais dans ce cas, il y a toujours beaucoup de dynamisme. C’est ainsi qu’en 2012, la spin-off de l’EPFZ GetYourGuide a créé la surprise en transférant presque toutes ses activités à Berlin. Mais cinq ans plus tard, la même entreprise renforce sa présence à Zurich.

La réponse du monde politique est aussi prévisible que le dynamisme des start-ups en matière de délocalisation des activités : il faut des fonds publics pour soutenir les start-ups en phase de croissance. Or, le marché suisse du capital-risque s’est justement bien développé ces dernières années. En 2025, près de trois milliards de francs ont été investis dans de jeunes entreprises locales, soit quatre fois plus qu’il y a dix ans. Par ailleurs, les start-ups en Suisse ont de bonnes chances d’obtenir un nouveau tour de financement : environ 35 % devraient réussir à passer du financement initial à une première levée de fonds plus conséquente. La moyenne européenne est de 19 %.

Certes, il faut interpréter la comparaison avec l’Europe avec prudence : rapportés à la performance économique, les investissements en Suisse restent nettement inférieurs à ceux de pays à l’écosystème de start-up plus mûrs, comme les Etats-Unis, Singapour ou Israël. Et après tout, nous voulons faire partie des meilleurs. Que faut-il donc faire ? La réponse, qui risque de ne pas plaire, est la suivante : l’argent seul ne suffit pas. Un écosystème de start-ups repose sur des réseaux, des talents et une culture entrepreneuriale. Tout cela doit se développer progressivement et ne s’achète pas simplement à coups de subventions.

L’expérience des aides publiques est d’ailleurs décevante : depuis deux décennies, l’Etat intervient dans de nombreux pays européens en tant que fournisseur de capital-risque. Cette mesure n’a toutefois pas généré la dynamique d’innovation escomptée. Les fonds publics ont souvent de moins bons résultats que les fonds privés et dirigent les capitaux vers des domaines moins rentables. En outre, l’examen des raisons concrètes pour lesquelles les start-ups partent montre que ce n’est souvent pas le manque d’argent qui est en cause.

Chez Proton, par exemple, l’ordonnance sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication sape le modèle commercial basé sur la protection des données. Auterion et Destinus ont, quant à elles, été confrontées aux contraintes de la loi sur le matériel de guerre, qui, surtout depuis la guerre en Ukraine, suscite de vives préoccupations en Suisse. Enfin, de nombreuses start-ups, telles que GetYourGuide il y a une dizaine d’années, ont du mal à recruter des talents de pays tiers. L’accès bureaucratique aux diplômés universitaires de ces pays joue ici un rôle particulier.

Qu’il s’agisse de la bureaucratie, du marché du travail ou des réglementations, une fois de plus : It’s les conditions-cadres, stupid. Une bonne politique pour les start-ups a peu à voir avec l’allocation de subventions, mais beaucoup avec un travail politique de fond. Que peuvent donc faire concrètement les responsables politiques ? Trois mesures s’imposent.

Premièrement : supprimer le droit de timbre d’émission sur le capital propre. Il renchérit les augmentations de capital et freine les start-ups au moment même où elles veulent se développer. Deuxièmement : faciliter l’accès au marché du travail des diplômés universitaires de pays tiers. Ces personnes sont formées avec l’argent des contribuables suisses, mais si elles veulent ensuite travailler dans une start-up locale, cela n’est pas facile. Troisièmement : moderniser la loi sur le travail. Il faut des modèles de temps de travail flexibles, car les start-ups innovantes ne fonctionnent pas selon des horaires rigides.

L’économie suisse figure parmi les meilleures au monde dans de nombreux domaines. Cela se reflète dans les poids lourds historiquement établis cotés à la Bourse suisse, mais aussi dans de nombreux leaders mondiaux de niche. Pourtant, ce succès n’a rien d’acquis : une économie n’est jamais statique. Pour que le pays reste à la pointe, les start-ups doivent pouvoir se développer. La politique a un rôle à jouer, mais pas en distribuant des subventions. Cela peut servir à se profiler, certes. Or, ceux qui ont réellement à cœur la place d’innovation s’attaquent aux dossiers complexes et lèvent les obstacles plutôt que de multiplier les aides.

Cet article a été publié (en allemand) le 22 février 2026 dans la NZZ am Sonntag.

Vous ne voulez rien manquer ? Alors abonnez-vous à notre infolettre.