pour de nombreux Suisses, en particulier pour ceux qui vivent dans des cantons frontaliers. Produits alimentaires, vêtements ou meubles : à Constance, Luino ou Annemasse, les prix en euro, convertis en franc, leur sont nettement plus avantageux que les prix pratiqués en Suisse. La force du franc permet notamment d’expliquer le fait que nous pouvons nous permettre dans d’autres pays plus de dépenses que les habitants locaux.

Thèse : le franc rend la Suisse antifragile

Une Suisse sans franc fort est aujourd’hui à peine concevable. Mais cette monnaie, dont le nom vient de l’ancienne pièce de dix batzen de la ville-Etat de Berne, n’est pas devenue l’une des devises les plus fortes du monde en un jour. Dans les décennies qui ont suivi son introduction en 1850, le franc ne s’est pas immédiatement distingué par sa force.

Le changement survint au début du 20e siècle. Depuis, la stabilité politique, la puissance économique et une politique monétaire fiable ont consolidé la confiance accordée à la Suisse – et à sa monnaie. Aujourd’hui, dans un système monétaire dépourvu d’étalon-or, la confiance est essentielle. Si elle disparaît, une monnaie perd rapidement de sa stabilité. Un billet de banque ne vaut alors pas plus qu’un bout de papier.

Mais le franc s’est montré étonnamment stable, et pas seulement : il rend également la Suisse antifragile. Il est considéré comme une valeur refuge sur les marchés financiers. C’est pourquoi en période de crise particulièrement, les capitaux affluent en Suisse. «Quand des bombes tombent quelque part dans le monde, la Suisse en bénéficie», a écrit laconiquement Nassim Taleb. De fait depuis les années 1920, les crises mondiales ont entraîné des afflux de capitaux dans le pays. Tandis que d’autres pays subissaient inflation et dévaluation, le franc a eu tendance à s’apprécier – une caractéristique typique d’une monnaie refuge.

Les avantages procurés par une monnaie forte n’apparaissent pas toujours de manière évidente. Pour une petite économie ouverte comme la Suisse, un franc fort semble d’abord être un inconvénient. Après tout, notre économie exportatrice doit s’affirmer sur les marchés mondiaux. Avec un franc qui s’apprécie, ses produits deviennent plus chers à l’étranger. Mais à mieux le considérer, il apparaît que cette monnaie forte renforce l’économie sur le long terme.

Ce qui est vrai pour la musculation vaut aussi pour une économie : ce sont les petits efforts sous charge répétés qui rendent l’ensemble du système plus fort (volatilité). Le franc fort oblige les entreprises à être efficientes et à innover. Cela renforce leur compétitivité internationale à long terme. Tandis que d’autres pays déprécient artificiellement leur monnaie pour soutenir leurs exportations, les entreprises suisses doivent composer avec un franc fort. Elles y parviennent depuis des décennies, et c’est une remarquable réussite – pour le bien du pays. Cette contrainte structurelle a doté l’économie suisse d’une forte capacité d’adaptation aux chocs externes.

Autre avantage : en période de crise, la Suisse bénéficie de plus faibles coûts du capital. Les entreprises peuvent ainsi traverser plus favorablement les phases difficiles et effectuer des investissements ciblés lorsque les opportunités de rendement sont élevées (optionalité). Elles ont donc de bonnes chances de sortir renforcées des périodes de crise, bien dans l’esprit de l’antifragilité.

Une monnaie forte n’a cependant pas que des avantages. Elle peut également être un inconvénient. Ainsi, une appréciation trop rapide du franc peut s’avérer problématique pour la Suisse et son économie exportatrice, à l’instar de l’utilisation de charges trop lourdes en musculation.

C’est pourquoi la Banque nationale suisse (BNS) est intervenue à plusieurs reprises sur les marchés des devises par le passé. De telles interventions doivent toutefois être menées avec prudence, car même une banque centrale ne peut pas s’opposer durablement aux réalités économiques. En une période où la politique fiscale et monétaire de nombreux pays est marquée par des incertitudes, une nouvelle appréciation du franc n’est certainement qu’une question de temps.

Quels changements se sont produits ces 25 dernières années?

Les 25 dernières années ont renforcé l’aura du franc comme valeur refuge. La crise financière de 2008, par exemple, a complètement bouleversé la finance mondiale. Le franc devint alors une fois de plus un lieu de refuge, et ce dans une mesure inédite. En seulement trois ans après août 2008, sa valeur s’est appréciée d’un tiers en termes réels. Au mois d’août 2011, on pouvait donc acheter avec un franc suisse à l’étranger 30 % de plus qu’au moment où la crise financière a éclaté.

Ce qui jouait en faveur du pouvoir d’achat des consommateurs pesait au contraire sur les entreprises exportatrices. En raison de la forte appréciation du franc, la BNS prend une mesure radicale en septembre 2011 : elle fixe un taux plancher par rapport à l’euro. Cela marque le début d’une ère d’achats massifs de devises, et la taille du bilan de la BNS connaît une expansion sans précédent. La suppression du taux plancher en 2015, et la période de taux d’intérêt négatifs, n’ont pas empêché cette tendance de se poursuivre jusqu’à récemment.

Les achats de devises ont valu à la Suisse le reproche de déprécier artificiellement le franc. Washington en particulier a jadis soupçonné la Suisse de chercher ainsi à se donner un avantage concurrentiel. La critique est exagérée, mais il est vrai que le franc a aujourd’hui une valeur réelle similaire à celle qu’il avait avant l’introduction du taux plancher en 2011. Autrement dit : faire les courses à l’étranger n’est pas devenu meilleur marché pour les Suisses par rapport à cette date.

Les interventions de la BNS au cours des dernières années ont atténué l’effet antifragile du «renforcement du franc». En matière de politique monétaire, il ne convient toutefois pas de se focaliser uniquement sur le taux de change. La BNS a pour mission d’assurer la stabilité des prix dans le pays, en tenant compte de l’évolution de la situation économique. Les dernières années le montrent : la Suisse a rempli son objectif sur ce point, alors que d’autres pays ont dû affronter une inflation parfois élevée.

Que faire?

L’effet antifragile d’une monnaie n’advient pas de façon naturelle et systématique. Il nécessite en général des institutions robustes, une économie forte et une politique monétaire fiable. La Suisse aurait donc tout intérêt de prendre soin des différentes institutions présentées dans ce livre. C’est ainsi qu’un marché du travail libéral est essentiel pour conserver le dynamisme de l’économie ou que le frein à l’endettement l’est également pour assurer une politique fiscale durable, deux piliers d’une monnaie forte.

La BNS en particulier est naturellement l’institution qui joue le rôle principal dans l’antifragilité du franc. Et son bilan, qui a considérablement grossi ces dernières années, représente précisément un défi à cet égard. Les interventions de la BNS sur le marché des devises ont fait passer ses actifs de 112 milliards au début de la crise financière en 2007 à 852 milliards de francs (deuxième trimestre 2025).

Cette situation suscite des convoitises dans le monde politique : entre 2015 et 2024, pas moins de 82 interventions parlementaires ont été déposées concernant la stratégie de placement de la BNS ou la distribution de ses bénéfices à la Confédération et aux cantons. Il peut être tentant d’utiliser la puissance financière de la BNS à des fins politiques. Mais cela éroderait l’effet antifragile du franc. Il importe donc de défendre l’indépendance de la BNS. Trois réformes pourraient la renforcer :

  1. La BNS pourrait être tenue de mener une politique de placement neutre vis-à-vis du marché. Ses investissements ne devraient pas être déterminés par des objectifs politiques.
  2. Lors d’une prochaine révision constitutionnelle, il conviendrait d’inscrire non seulement l’indépendance, mais également le mandat monétaire de stabilité des prix au niveau constitutionnel.
  3. La pression politique en faveur d’une distribution plus importante pourrait être désamorcée en versant directement les bénéfices de la BNS à la population.

Enfin, un important levier de renforcement de l’indépendance réside dans la BNS elle-même. Elle devrait réduire significativement la taille de son bilan en période favorable. Cela atténuerait les fluctuations de son bénéfice, et donc également les convoitises politiques.

Une BNS indépendante est une condition nécessaire, mais non suffisante, pour garantir l’effet antifragile du franc. La population et l’économie doivent également vouloir un franc fort et qui s’apprécie durablement, même si cela s’accompagne d’efforts plus laborieux notamment pour les exportateurs. Cela exige en effet une volonté d’exercice économique, à savoir la disposition à innover, qui ne va pas de soi, comme le montrent les difficultés à tenir ses résolutions sportives. Mais l’exercice en vaut la peine. Ce ne sont pas seulement les adeptes suisses du tourisme d’achat qui en profitent, mais tout le pays à long terme.

Ce texte est un chapitre du livre «Une Suisse antifragile – 17 stratégies pour faire face à un monde en désordre», qui paraîtra le 28 novembre 2025 en librairie. Une version abrégée de cet article a été publiée en allemand dans la «Finanz und Wirtschaft» le 24 novembre 2025