Les entreprises publiques ne sont pas des «poules aux œufs d’or», sans risques. Ce constat devrait être clair, au moins depuis la crise immobilière des années 1990, lorsque plusieurs banques cantonales avaient eu besoin d’un sauvetage étatique. Pourtant, des arguments indéfendables contre la privatisation sont encore invoqués de nos jours. Les développements actuels dans le secteur de l’énergie donnent une impression de déjà-vu de la crise des banques cantonales des années 1990 : à elle-seule, la centrale de pompage Linth-Limmern a couté 1,8 milliard de francs à Axpo (détenue à 100% par des collectivités publiques), qui doivent maintenant être en grande partie amortis. Mais ce ne sont pas seulement les investissements manqués qui coûtent cher aux contribuables. La destruction de valeur du patrimoine public a atteint des proportions dramatiques dans ce secteur. Par exemple, la valorisation des trois plus grandes entreprises d’énergie cotées en bourse Alpiq, BKW et Repower a fondu de près de 10 milliards de francs ces cinq dernières années.

Limiter les risques pour le contribuable

L’appel à la privatisation n’est pour autant pas une finalité en soi, mais l’objectif primaire est de limiter les risques financiers pour le contribuable. Ici, il n’est pas uniquement question d’une éventuelle mauvaise gestion ou d’erreurs d’investissements, mais beaucoup d’entreprises publiques doivent s’adapter aux changements induits par la mondialisation et la digitalisation. Par exemple, comme Swisscom aime bien le rappeler, la firme n’était qu’un simple fournisseur d’infrastructures et opérateur il y a encore quelques années. Aux temps de Skype, WhatsApp & Cie, il n’est cependant pas facile de gagner encore plus d’argent. Sans surprise, les sociétés de télécommunications (dont Swisscom) orientent leur modèle commercial toujours plus sur la fourniture de services informatiques et de contenu numérique – alimenté par la convergence médiatique et les marchés des télécommunications. Swisscom s’éloigne de plus en plus du fournisseur classique de service public qu’il était par le passé ; l’entreprise étend ses activités sur des marchés hautement compétitifs dans lesquels il est en concurrence internationale intense avec des fournisseurs informatiques, des moteurs de recherche, réseaux sociaux, plateformes de streaming et d’autres compagnies de télécommunications.

Der Swisscom-Sendeturm Felsenegg-Girstel diente ursprünglich zur Verbreitung von Radio- und Fernsehprogrammen. (Wikimedia Commons)

La tour de transmission Swisscom à Felsenegg-Girstel servait à l’origine pour la transmission de programmes de radio et de télévision.  (Wikimedia Commons)

C’est en particulier pour les entreprises qui veulent rivaliser avec succès dans ces marchés internationaux qu’il importe d’éviter des conflits d’intérêts inhérents au statut de leur propriétaire (l’Etat) ; et il faut leur accorder l’indépendance politique et la flexibilité nécessaires. Enfin, les privatisations devraient permettre d’éviter des distorsions de concurrence. La continuelle expansion des entreprises d’Etat à de nouveaux marchés compétitifs crée des inégalités, défavorables aux autres acteurs économiques. Les garanties étatiques, la proximité politique ou d’autres subventions croisées cachées peuvent massivement fausser la concurrence au détriment des prestataires privés.

Des privatisations impopulaires

Malgré les problèmes engendrés par les entreprises d’Etat, les privatisations demeurent extrêmement impopulaires. Quiconque appelle à de telles privatisations est rapidement accusé de vouloir brader les bijoux de famille de l’Etat. Pourtant, les objections invoquées contre les privatisations ne résistent pas à un examen détaillé. Les trois allégations les plus souvent entendues sont brièvement discutées ci-dessous.

  1. En vendant les entreprises publiques, des dividendes lucratifs vont être perdus : comme le montrent les exemples cités, il n’y aucune garantie que les entreprises publiques soient éternellement rentables ; elles peuvent aussi devenir des cas d’assainissement coûteux. De plus, tant que les collectivités sont endettées, le revenu des dividendes est contrebalancé par le paiement des intérêts, et les investissements peuvent vite se transformer en jeu à somme nulle. Même lorsqu’une entreprise publique réalise de bons bénéfices, l’argument n’est pas pertinent pour s’opposer à la privatisation. En effet, en principe, la valeur de l’entreprise correspond au futur flux actualisé de dividendes. Plus la rentabilité d’une entreprise est haute, plus grandes seront les recettes de sa privatisation.
  2. Les entreprises publiques sont vendues en-dessous de leur valeur : lorsque des entreprises d’Etat ont perdu de la valeur (comme c’est le cas aujourd’hui dans le secteur de l’énergie), il est souvent avancé qu’une vente constituerait une «nationalisation de pertes». En conséquence, certains recommandent de retarder la privatisation, en espérant que l’entreprise revienne plus tard à meilleure fortune. Si cela devait se produire, il sera ensuite bien sûr à nouveau souligné que vendre les bijoux de famille serait idiot. Mais, comme indiqué ci-dessus : la valeur de l’entreprise correspond toujours au futur flux actualisé de dividendes. Espérer une augmentation future de la valeur signifie donc aller à l’encontre des attentes des marchés. C’est justement à cause de tels comportements irrationnels que les bulles spéculatives se forment – dans le jargon, l’on parle de soi-disant «mean reversion».
  3. Le service public est menacé: Finalement, l’on invoque constamment une menace sur le service public au cas où des entreprises d’Etat étaient privatisées. Cependant, les entreprises étatiques ne sont en aucun cas garantes d’un service public fonctionnel. Au contraire, le financement opaque et le soutien massif des entreprises étatiques du service public empêchent souvent une couverture de base des besoins sociaux  à la fois pertinente et bon marché. La fourniture de services publics n’implique par ailleurs aucunement un engagement étatique. Dans la plupart des secteurs, ces prestations peuvent être aisément fournies par des entreprises privées, par exemple dans le cadre d’accords financiers pour des services clairement définis.

Cette discussion sur le service public indique clairement que les questions de privatisation ne devraient pas être discutées sans tenir compte du cadre institutionnel. En d’autres termes, pour qu’une privatisation permette d’atteindre les objectifs visés, il faut souvent l’accompagner par des mesures de dérégulation et de libéralisation. C’est exactement là que la bât a blessé dans le passé la plupart du temps. Les exemples étrangers régulièrement cités comme des cas de privatisations «ratées» sont bien plus dûs à un échec de mise en place de conditions-cadres efficaces qu’à l’opération de privatisation elle-même.

Vous trouverez de plus amples informations sur ce sujet dans l'avenir débat «Le mythe de la poule aux oeufs d'or».