Beaucoup connaissent ce phénomène : faute de vigilance, l’agenda se remplit de nouveaux engagements. Les rendez-vous et les projets s’enchaînent. Ce phénomène bien connu dans la vie privée se retrouve aussi au sein de l’Etat : l’administration publique tend souvent à développer sa propre dynamique.
Comme dans la vie privée, tout commence souvent au sein de l’Etat par une préoccupation qui semble légitime au premier abord. En politique, tout part généralement d’un objectif de protection ou de soutien supplémentaire pour la population. Cela conduit presque inévitablement à de nouvelles réglementations, car l’Etat doit agir dans le respect des règles. Pour mettre en œuvre ces règles, il faut alors du personnel supplémentaire. Et celui-ci identifie tôt ou tard de nouvelles possibilités de protection et de soutien. On observe ici un processus qui s’auto-alimente.
L’administration croît deux fois plus vite que la population
A cela s’ajoute le fait que, dans le secteur public, les postes créés sont rarement supprimés, même lorsque les évolutions technologiques ou sociétales ont depuis longtemps rendu certaines tâches superflues. Il n’est donc pas surprenant que l’emploi dans l’administration publique ait augmenté de 49 % depuis le début du millénaire. Une hausse nettement plus forte que celle de l’emploi total (+35 %) et presque deux fois plus forte que celle de la population (+26 %).
La croissance de l’administration n’est pas sans conséquences. Alors que le secteur privé recherche désespérément de la main-d’œuvre qualifiée, l’Etat ne cesse de créer des postes, aggravant ainsi la situation. Parallèlement, la hausse des coûts de personnel pèse sur les finances publiques : par habitant et après correction de l’inflation, la Suisse dépense aujourd’hui 10 % de plus pour le personnel de l’administration publique qu’en 2010.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir émerger des initiatives politiques. Au niveau fédéral, des signatures sont recueillies depuis avril dans le cadre d’une initiative pour un frein à l’administration. Cette dernière exige que les dépenses de personnel de l’administration fédérale n’augmentent pas plus rapidement que le salaire médian suisse. Des initiatives similaires sont également en cours dans les cantons, notamment à Zoug, Bâle-Ville et Zurich.
Le Parlement argovien a décidé d’un gel des embauches
Le canton d’Argovie est même déjà allé plus loin. Ce mois-ci, son parlement a décidé de limiter les effectifs de l’administration cantonale dans sa constitution. C’est désormais au peuple que reviendra le dernier mot. Et c’est précisément là que réside le véritable défi : plus le nombre de personnes dépendant directement ou indirectement de l’Etat est élevé, plus il devient difficile de trouver des majorités en faveur d’une limitation de la croissance de l’Etat.
Aujourd’hui déjà, plus de 180 000 postes à temps plein dans toute la Suisse relèvent de l’administration au sens strict, soit environ 4 % de l’ensemble de la population active. Si l’on ajoute les enseignants et les autres employés d’Etat, ce chiffre atteint 10 %. De plus, les professions financées par les fonds publics emploient majoritairement des Suisses, tandis que le secteur privé compte une proportion disproportionnée d’étrangers sans droit de vote. Lors des votations populaires, les mesures visant à freiner la croissance de l’administration risquent donc d’avoir la vie dure.
Cela vaut d’autant plus que de telles initiatives sont souvent perçues comme une critique générale de l’Etat. Or, cette vision est réductrice, car critiquer la taille de l’administration ne signifie pas pour autant ne pas en apprécier la qualité. En effet, plusieurs indicateurs attestent que l’administration suisse obtient de très bons résultats. Cela n’empêche pas que la question de la taille optimale de l’administration et de l’allocation efficiente des ressources se pose bel et bien.
Les tâches publiques devraient être régulièrement réexaminées
Car qualité et efficience ne sont pas synonymes, et il existe un réel potentiel d’amélioration en matière d’efficience. Une étude menée par le cabinet de conseil PwC et l’Université de Lausanne estime que les cantons et les communes pourraient à eux seuls économiser 13,8 milliards de francs par an, à prestations égales, s’ils s’inspiraient des meilleurs. Cela correspond à 10 % de leurs dépenses totales. Ces ressources sont donc aujourd’hui gaspillées : elles pourraient être mieux utilisées au service de la société.
Bien conçus, des freins à l’administration devraient donc être complétés par des réévaluations régulières des missions des pouvoirs publics, une pratique qui va de soi depuis toujours dans le secteur privé. Car tout ce qui était pertinent il y a dix ans ne l’est pas forcément encore aujourd’hui. Cela vaut tout particulièrement en période de mutations technologiques rapides. Des comparaisons entre cantons pourraient apporter davantage de clarté à cet égard.
Et pour revenir à l’agenda personnel : là aussi, les bonnes intentions finissent souvent par montrer leurs limites. Ce qui fonctionne, en revanche, ce sont des règles et des rituels clairs. Quiconque ne limite pas activement ses rendez-vous et ne les remet pas régulièrement en question perd la vue d’ensemble, et, à terme, le contrôle. Il en va de même pour l’Etat.
Cet article a été publié (en allemand) dans la «NZZ am Sonntag» du 17 mai 2026.