Dans son article paru dans notre série thématique, le professeur Jonathan Steinberg écrit: « Aucun autre État, et certainement pas l’Union européenne, ne saurait imiter le modèle suisse ». En tant qu’Italien, je trouve cette affirmation très pertinente, bien que ce constat soit plutôt triste.

Dans une économie de marché, les consommateurs peuvent commettre des erreurs. L’élégance du système implique justement qu’ils puissent aussi les corriger. Ils peuvent par exemple se plaindre auprès d’un vendeur lorsqu’ils ne sont pas satisfaits. Chacun d’entre nous connaît forcément un restaurant qui sert des frites tellement mauvaises qu’il n’y remettrait pas les pieds. De nos jours, les consommateurs ne doivent même plus se contenter du boycott personnel d’une offre commerciale, mais ils peuvent publier leurs mauvaises expériences sur les réseaux sociaux. Ils s’intéressent à la gastronomie et aux bons crus, lisent des guides spécialisés et utilisent les applications correspondantes sur leur smartphone. Enfin, lorsqu’ils souhaitent organiser un week-end romantique, ils lisent attentivement les évaluations d’hôtels, afin de trouver l’offre qui correspond le mieux à leurs attentes et à leur porte-monnaie.

 

Les montagnes telles que la pointe Dufour ne sont pas les seules à séparer la Suisse de l’Italie, mais également une mentalité politique fondamentalement différente. (image: Wikimedia Commons)

Une politique peu disposée à apprendre

Le consommateur considère les mécanismes du marché plus ou moins comme un processus d’apprentissage. Dans ce sens, la démocratie est souvent idéalisée: les électeurs peuvent eux aussi accumuler de l’expérience et se forger avec le temps une opinion toujours plus fondée grâce au principe du «Learning by Doing». La démocratie suisse pourrait bien confirmer une telle argumentation. Pourtant, il semblerait que les pays voisins ne fassent preuve ni de la même rapidité, ni de la même efficacité en ce qui concerne ces processus. En tant qu’Italien ayant grandi au bord du lac de Côme, je trouve déprimant que mes concitoyens lombards manifestent, d’une part, une grande estime à l’égard des institutions suisses, mais qu’ils semblent, d’autre part, incapables d’en tirer les leçons qui s’imposent.

Les Italiens du Nord pensent que les Suisses sont à la fois plus libres et plus riches, et qu’ils vivent dans un environnement qui repose sur une plus grande stabilité institutionnelle. Cependant, je ne pense pas qu’ils considèrent leurs voisins comme génétiquement ou anthropologiquement différents. Il n’empêche que, du moins en ce qui concerne les mécanismes démocratiques, les Lombards ne recherchent pas particulièrement les réformes ni les changements qui pourraient réduire le fossé qui les sépare de la Suisse. Pourtant, je sais que nombre d’entre eux voient la Confédération helvétique comme une démocratie qui fonctionne bien.

Les voisins sont voués à apprendre les uns des autres. Dans la réalité, c’est exactement ce qu’ils font. Les uns choisissent la télévision par satellite, car le couple de voisins leur a parlé avec enthousiasme de la profusion de chaînes auxquelles il a accès. Les autres reproduisent une recette de délicieux légumes marinés. Par contre, les peuples éprouvent des difficultés à s’inspirer des pays proches. L’extraordinaire croissance économique de la Turquie n’a, par exemple, déclenché aucune prise de conscience sur la nécessité d’entreprendre des réformes chez les Grecs. De même, le succès de la Suisse en tant que véritable aimant pour les capitaux, les investisseurs et les personnes n’a hélas pas fait prendre conscience aux Italiens et aux Français que les gouvernements de taille réduite fonctionnent mieux.

Une affreuse nouvelle

Bien entendu, reproduire les institutions suisses ne serait pas une entreprise facile, car elles sont le résultat de plusieurs siècles d’évolution. Cependant, le principal problème réside selon moi dans l’un des mystères de la démocratie suisse: en raison de sa structure institutionnelle et politique, la Suisse est en quelque sorte «allergique» aux projets de grande envergure, qui presque partout ailleurs représentent le quotidien des politiques. En Suisse aussi, il existe probablement des combats idéologiques et des prises de position extrêmes – nous sommes tous faits de chair et de sang. Mais l’enthousiasme pour les grands projets qui nourrissent le débat public dans d’autres pays est souvent freiné par le gouvernement de concordance, le système cantonal et le fait que la démocratie s’enlise dans une certaine routine du fait des nombreux référendums sur des questions parfois très locales. Les institutions suisses sont un mécanisme remarquable permettant de conserver une certaine inertie politique qui, elle, favorise particulièrement la liberté humaine et une économie de marché saine.

Les Italiens ne peuvent pas reproduire la Suisse, puisque la démocratie helvétique s’occupe de petites choses. En Italie, nous aspirons aux programmes de grande envergure, aux leaders politiques forts et aux concepts idéologiques universels. En réalité, il ne nous est pas possible de copier le système suisse; et c’est une affreuse nouvelle.